10(2-3-4)

Il faut néanmoins nuancer les choses. Ainsi dans la vallée du Rognon, dans la Haute-Marne, des forges installées, en particulier, entre Is-en-Bassigny et Bourdons-sur-Rognon utilisent-elles des roues hydrauliques, mais dans cette même vallée les ateliers des artisans couteliers sont en fait implantés de dix à quinze kilomètres du cours du Rognon. Nous en avons localisé pour le 19e siècle neuf villages se trouvant dans ce cas. Par ailleurs, l’existence d’une rivière ne résoud pas tout, s’agissant d’un artisanat domestique et rural. Outre le problème d’amenée d’eau, il faut tenir compte de la complexité et du cout d’une roue hydraulique, et de la maçonnerie nécessaire pour sa mise en place. La roue à manivelle ou à chien est plus simple à installer, et même à fabriquer.

Ainsi, par exemple, Jean-François Hirsch parle dans son Coutelier d’un artisan qui « ... lui va se contenter, pour faire mouvoir la "roue d’écureuil" solidaire de sa meule, d’un simple chien ». Et ce mode d’entraînement du tambour de la meule existera conjointement avec le développement des nouvelles forces motrices « puisqu’on pouvait encore le voire en Haute-Marne ou en Poitou, en action, au début de ce siècle ».

Le Dictionnaire des Arts et Manufactures de Laboulaye, déjà cité, signale également, à propos des moyens utilisés par les couteliers, des roues à chien. Enfin, un dessin de 1895, exécuté d’après une photographie, figurant dans l’ouvrage de Camille Page La coutellerie montre l’agencement d’un atelier à Mandres, au nord de Nogent-en-Bassigny, atelier dont ma meule est mue précisément par une roue à chien. Roue semblable à celle qui équipe un atelier de coutellerie de Châtelleraut, reconstitué pour l’Exposition Universelle.

Ces deux documents se rapportent aux deux pôles géographiques de l’activité coutelière cités précisément par J.-F. Hirsch, la Haute-Marne et le Poitou. D’une part le plateau de Langres, le Bassigny et en particulier sa vallée du Rognon, d’autre part la vallée du Clain et les plaines du Haut Poitou, lieu de transit de compagnons allant vers Bordeaux et Nantes.

Dans le Bassigny l’activité artisanale des couteliers va se prolonger jusqu’aux débuts du 20e siècle. Dans un document inédit le maître coutelier Favard, originaire de Forcey, raconte les exploits du chien Turco tournant vers 1919 dans la roue de la « fabrique » de son grand-père maternel Ludovic dit Lovic Moussu coutelier à Donnemarie. Et vers les années trente-quarante, Roger Lecotté, l’éminent ethnologue, peut encore voir à Bourdons-sur-Rognon, chez un artisan coutelier, une roue à chien. A quelques kilomètres de là, à Millières une autre roue, mue par Pirame, le dernier chien des époux Voillemin, ses propriétaires s’est arrêtée de tourner en 1939, peu avant la guerre et cette roue existe encore.

4. La roue et les roues

L’utilisation du bois comme matériau de construction des roues n’a pas facilité leur conservation dans le temps. Celles qui existent encore sont assez récentes ou, encore, reconstituées. C’est donc surtout à partir des dessins et des gravures que l’on peut tenter d’établir une classification sommaire des roues à chien. Heureusement, et ceci simplifie cette tache, les domaines d’utilisation, les plus connus, des générateurs de force motrice animale se limitent pour les chiens à la laiterie, à la clouterie et à la coutellerie. A chacun de ces domaines correspond d’ailleurs, un type de roue particulier, résultant de l’adaptation de ce procédé aux besoins spécifiques de chacune de ces utilisations.

Les roues utilisées dans les laiteries pour le barattage pouvaient difficilement entraîner des barattes de grande dimension, donc lourdes. Par contre elles pouvaient être adaptées aux barattes à batteurs oscillants. Dans Le Messager (« Verkündiger ») revue hebdomadaire pour « l’enseignement, l’explication et la distraction », édité à Nuremberg, on trouve en 1798 la description d’une roue utilisée aux Pays-Bas et dans certaines provinces néerlandaises pour actionner des barattes. Grâce à ce document nous savons que la conception de ces roues dérivant de celle des treuils mus par des hommes. Et, de fait, son diamètre dépasse déjà la taille d’un homme (huits pieds soit plus de deux mètres et demi) pour une largeur de la jante de l’ordre de soixante-cinq centimètres (deux pieds). Le chien devait y être à l’aise même s’il était « gros et fort » choisi parmi « les chiens de boucherie » (!!!) Pour l’obliger à avancer sans cesse on l’attachait à une laisse de manière à ce qu’il reste suspendu en cas d’arrêt. La roue réalisée au moyen de minces planches de sapin était munie, sur sa jante de gradins, assurant une bonne prise pour les pattes de l’animal. Le batteur était relié à une barre oscillante abaissée par des chevilles disposées sur le pourtour de la jante. Quant au chien, il est dit qu’il s’habituait assez bien à sa tache, stimulé la récompense, sa nourriture à la sortie de la roue, après plusieurs heures de travail ; nous y reviendrons. Cette utilisation des chiens actionnant des barattes (à beurre), est aussi signalée, pour le nord de la France, par Monsieur H. Raulin, maître de recherche honoraire au C.N.R.S.

Les dimensions des roues en usage chez les cloutiers sont, dans l’ensemble, plus réduites. Leur diamètre, de l’ordre de un mètre et demi, dépasse rarement deux mètres. Ces roues, d’après les documents disponibles, sont munies de quatre rayons. Une manivelle, solidaire de l’axe commande le déplacement, par l’intermédiaire d’une barre ou d’une corde, d’un fléau pivotant lié au soufflet de la forge. De par la dimension de la roue, la position de la manivelle par rapport au sol permet la mise en route manuelle de l’installation afin de soulager, s’il y a lieu, le chien dans l’effort qu’il doit fournir pour démarrer la rotation de la roue. Cette même manivelle peut servir pour faire fonctionner la forge en cas de défaillance d’un animal. En effet, même parfaitement dressés les chiens peuvent, en période de rut - chaleurs ou folies -, quitter brusquement leur travail, en oubliant le plaisir de la récompense ou le danger d’une punition.

[1Voir par ex., R. ETTINGHAUSEN, La peinture arabe, Genève 1962.

[2D. BRANDENBURG, Islamic Miniature Painting in Medical Manuscripts, Bâle, 1982.

[3 Encyclopédie de l’Islam, nouvelle édition (E l, 2), Leyde, 1979, voir les articles « ’Attar  », t.I, p. 774-775, «  Adwiya », t.I, p. 219-221, et « Akrabadhin », t.I, p. 354-355.

[4 Inv. Hazine 841, f° 3, reproduit dans B. LEWIS, Le monde de l’Islam, Bruxelles, 1976, ill. 123, p. 96. Une étude approfondie de ce manuscrit a été faite par A. S. MELIKIAN-CHIRVANI, « Le roman de Varqe et Golsah », Arts Asiatiques, XXII, 1970.

[5New York, Metropolitan Museum of Art, inv. 57.51.21, reproduite dans R. ETTINGHAUSEN, op. cit., p. 87. Le manuscrit est conservé à Istanbul (Bibliothèque Suleymaniye, inv. Aya Sophia MS 3703) mais une trentaine de pages avec des miniatures représentant des personnages, en ont été arrachées au début du siècle et sont actuellement dispersées dans diverses collections publiques ou privées.

[6E I, 2, article « Bîmaristân », t. I, p. 1259-1262.

[7Catalogue Sotheby’s, Londres, Islamic Works of Art Carpets and Textiles, 17.10.1984, n° 129. Ce vase est actuellement dans une collection privée, à Koweit, inv.I/961.

[8Washington, Freer Gallery of Art, inv. 32.20v, reproduite dans E. ATIL, Art of the Arab World, Washington, 1975, n° 25, p. 60.

[9Baltimore, Walter Art Gallery, inv. 10.675, reproduite dans D. BRANDENBURG, op. cit., ill. 45, p. 118. Les deux opérations figurent simultanément sur une autre miniature : New York, Metropolitan Museum of Art, inv. 13.152.6, reproduite dans le catalogue de l’exposition Islamische Kunst Meisterwerke aus dem Metropolitan Museum of Art of New York, Berlin, 1981, n° 19, p. 68-69.

[10ms. arabe 2964, B. FARES, Le livre de la Thériaque, Le Caire, 1953

[11 id., pl. XI.

[12 ibid., pl. XII.

[13Je remercie vivement Madame HALLE-FAY, conservateur du Musée National de Céramique de Sèvres, qui m’a donné l’autorisation de publier cet objet encore inédit de ses collections, ainsi que Madame LE DUC, chargée de mission, pour son amical concours.

[14La plupart des bouteilles de même époque et de même origine ont un corps globulaire, voir par exemple, Céramiques islamiques dans les collections genevoises, Genève, 1981, n° 47-49, p. 30-31. Quelques unes ont un corps piriforme, tel le n° 41, p. 27. Toutes sont recouvertes de glaçure.

[15Les céramiques islamiques ont :
- soit une pâte argileuse cuite vers 800 à 900°,
- soit une pâte siliceuse dont la cuisson peut atteindre 1200° et dont la vitrification est alors assez poussée. Ici, nous avons une pâte argileuse cuite à la température des pâtes siliceuses.

[16M. MERCIER, Le feu grégeois, les feux de guerre depuis l’antiquité, la poudre à canon, Paris, 1952.

[17R. ETTINGHAUSEN, « The Uses of Sphero-conical Vessels in the Muslim East » Journal of Near Eastern Studies, XXIV, 1965, p. 218-229 qui reprend toutes les hypothèses faites sur le sujet avec une large bibliographie.

[18J. M. ROGERS, « Eolipiles again », Forschungen Zur Kunst Asiens, in memoriam Kurst Erdmann, Istanbul, 1970, p. 147-158.

[19E I, 2 voir l’article « AI-Idrîsî » t. Il, p. 1058-1061.

[20J. M. ROGERS, op. cit., note 9, p. 150.

[21Voir par exemple, pour l’argenterie un plat achéménide reproduit dans R. GHIRSHMAN, Perse, Proto-iraniens, Mèdes, achéménides, Paris, 1963, n° 313, p. 259 ; pour le verre, une coupe reproduite dans Glass from the Corning Museum of Glass, A Guide to the Collections, U. S. A., 1974, n° 10, p. 16, inv. 62.1.21 ou encore une série de gobelets en verre souflé et moulé dont un exemplaire est reproduit dans A. von SALDERN, Glas von der Antike bis zum Jugendstil, Mayence, 1981, n° 44, p. 81.

[22L. FREDERIC, Dictionnaire de la civilisation indienne, Aylesbury, 1987, p. 679.

[23Paris, Musée des Arts Décoratifs, inv. 11287, reproduit dans A. S. MELIKIAN-CHIRVANI, Le bronze iranien, Paris, 1973, p. 18-19.

[24 Paris, Musée du Louvre, inv. MAO 362, reproduit dans le catalogue de l’exposition L’Islam dans les collections nationales, Paris, 1977, n° 472, p. 210-211.

[25A Brahminabad, dans le Sind, ont été mis au jour des tessons de céramique abbasside voir R. L. HOBSON, A Guide to the Islamic Pottery of the Near East, London, 1932, p. 8-10, pl. IV.

[26H. ELKHADEM, « Orient-Occident : la transmission des connaissances scientifiques au moyen âge », Philologia Arabica, Anvers, 1986, p. XI-XLI

[27Reproduit dans A. PARROT, Sumer, Paris, 1960, fig. 289 p. 236.

[28R. M. DZHANPOLADYAN, « Sferokonischeskiye sosudy iz Dvina i Ani », Sovetskaya Arkheologiya, 1958, n° 1, fig. 5, p. 206.

[29Collection du Dr J. M. ROGERS qui a eu l’extrême obligeance de m’en procurer une photographie.

[30Voir A. S. MELIKIAN-CHIRVANI, « Les thèmes ésotériques et les thèmes mystiques dans l’art du bronze iranien », Mélanges H. Corbin, Téhéran, 1977, p. 367-406.

[31 Ainsi sur un chaudron : Londres, Victoria and Albert Museum, inv. 19153-1899, reproduit dans A. S. MELIKIAN-CHIRVANI, Le bonze iranien, p. 42-43.

[32S. H. NASR, Sciences et savoir en Islam, Paris, 1979, p. 314 et suiv.

[33E I, 2. t. Il, article « Djâbîr », p. 367-69 et aussi Encyclopoedia Universalis, vol. 1, «  Alchimie  », en particulier p. 593-94, et vol. 9, « Islam » voir p. 180-81.

[34B. FARES, op. cit., pl. III et IV.

[35E l, 1, t. III, « al-Râzî », p. 1213-15 et S. H. NASR, op. cit., p. 298-99.

[36R. ETTINGHAUSEN, « The uses ... » , fig. 1-5, et pl. XLV.



















info visites 283710

     COCOF
                      Avec le soutien de la Commission
                           communautaire française