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1.- L’histoire de la formation des ingénieurs en Belgique

Le passé des ingénieurs en Belgique, évidemment très riche dans un pays qui fut en fait le deuxième pays à s’industrialiser, après l’Angleterre, c’est une bien longue histoire. Nous nous limiterons à
retracer, d’ailleurs sommairement, l’histoire de la formation, c’est-à-dire l’histoire des Ecoles et du cadre législatif.

* * * *

Au moment, après Waterloo, de la formation du Royaume des Pays-Bas par réunion de la Belgique et de la Hollande, la réorganisation de l’instruction publique est, évidemment, une des principales préoccupations du nouveau gouvernement. En ce qui concerne l’enseignement supérieur, il avait le choix entre le système des facultés isolées de l’Université de France et le système des universités de l’Ancien Régime. On pense bien qu’il n’hésita guère. Le rétablissement des universités de Leyde, de Groningue et d’Utrecht est décrété en 1815, par arrêté royal du 2 août. Mais la Belgique n’avait possédé qu’une seule université, à Louvain, supprimée, pendant le régime français, par arrêté du 4 brumaire an VI (25 octobre 1797) de l’Administration centrale du département de la Dyle. Suffisait-il de la rétablir ? Un décret (1815-09-15) ordonne la création d’une ou plusieurs universités dans les provinces belges du royaume : le gouvernement, toujours hésitant sur le nombre d’institutions à créer, désigne une commission pour rédiger un projet d’organisation de l’enseignement supérieur dans les provinces méridionales. La commission (1815-11-08) propose trois universités, à Gand, à Liège et... à Louvain.

Il résulte, des travaux de la commission, un arrêté organique de l’enseignement dans les provinces méridionales (1816-09-25) qui sera confirmé par décret royal (1816-09-28) approuvant le projet de trois
universités.

Celles-ci entameront leur carrière dès 1817, formées sur le modèle d’Ancien Régime (remontant au moyen âge, nous sommes en pleine période romantique) : une Faculté de Philosophie et Lettres
(le trivium) à laquelle est adjointe une Faculté de Droit, une Faculté des Sciences (le quadrivium) à laquelle est adjointe une Faculté de Médecine. Le litige et la maladie sont les deux grands soucis de la bourgeoisie triomphante de la Restauration. Il faut donc des Avocats et des Médecins. Se parant du prestige des temps anciens (notamment par l’utilisation du latin comme langue d’enseignement et par la mise en place d’un décorum fort élaboré), ces universités de nouveaux riches se présenteront volontiers comme consacrées à la science « pure » et vouées uniquement aux travaux de l’esprit, méprisant superbement les préoccupations « utilitaires ». Les discours académiques les plus pompeux, pendant cent cinquante ans, véhiculeront cette idée hypocrite [4], à moins qu’elle ne fût naïve, que l’enseignement de niveau universitaire vise uniquement les joies indicibles que procurent les travaux de l’esprit, sans souci utilitariste, alors que son organisation n’a pour seul but que de former aux bien utiles professions juridiques et médicales ! Il faudra attendre le printemps de 1968 pour que cette prétention soit contestée. L’on sait qu’il suffira que les étudiants contestataires soient nommés maîtres de conférences et chargés de cours dans les institutions contestées pour que cessât la contestation ...

Fig. 1 - Fac-similé de la première page (13,5 X 21 cm) du bulletin de l’Association des Ingénieurs de Liège, qui semble être le premier périodique émanant en Belgique d’une association d’ingénieurs. La première livraison de ce bulletin, qui comporte 68 pages, reproduit notamment les sommamires de diverses revues. Trois publications belges sont ainsi signalées : la Revue universelle, les Annales des Travaux publics de Belgique et le Bulletin du Musée de l’Industrie. En outre, sont mentionnés 5 périodiques français, 3 anglais et 3 allemands.

[1Le présent texte reprend, avec quelques modifications, le contenu d’une conférence donnée le 20 février 1984 aux étudiants d’ingéniorat (3ème et 4ème années) de l’ISIB, Institut Supérieur Industriel de l’Etat à Bruxelles, dans le cadre des « Conférences de l’AIIBr ».
L’auteur remercie ceux de ses confrères qui ont bien voulu enrichir la discussion qui a suivi l’exposé en faisant part à l’auditoire du fruit de leurs réflexions et de leur expérience professionnelle. Parmi ceux-ci, il tient à citer tout spécialement MM. Jacques Dewez, président de l’UFI (Union francophone des Ingénieurs industriels et Ingénieurs techniciens de Belgique). Jacques Dupont, secrétaire général de l’UFI, et Paul Fontaine, président général de l’AIIBr.

[2Il convient de signaler ici les travaux du Centre européen pour l’enseignement supérieur (CEPES, 1981).

[3Voir note 1.

[4L’hypocrisie, on le sait, est la grande vertu bourgeoise.

[5Cette question est très intéressante pour l’histoire des sciences en Belgique ; il serait utile d’étudier les rapports entre la réforme du doctorat en sciences et la création des structures importantes pour l’organisation de la recherche scientifique : Fondation universitaire (1920), Fonds national de la recherche scientifique (1928), Fondation Francqui (1932). Par ailleurs, cette question purement historique peut alimenter la problématique de la création d’un doctorat en sciences industrielles pour
ingénieurs (voir AIIBr, 1981, p. 32, Rev. Ing. Belg., 1980 : 2, p. 73) .

[6L’Ecole Centrale des arts et manufactures de Paris fut créée en 1829, Mortimer d’Ocagne, qui fit paraître en 1887 un ouvrage important sur les Ecoles françaises, dira notamment :
«  On a cherché à établir un parallèle entre l’Ecole Centrale et l’Ecole Polytechnique. Leurs conditions ne sont pas les mêmes ( .. .) A l’Ecole Polytechnique, on fait de la théorie transcendante ; à l’Ecole Centrale, on fait de la théorie et de l’application. Enfin, point capital ( .. .) l’Ecole Centrale livre un ingénieur en trois années ; il en faut cinq à l’Ecole Polytechnique ( .. .). C’est une sorte d’axiome aujourd’hui reçu, qu’à l’Ecole Centrale l’entrée est plus facile qu’à l’Ecole Polytechnique, mais qu’en revanche la sortie est plus difficile ».

[7Pierre Thuillier (1982) a fort bien analysé cette « institutionnalisation » et ces « cloisonnements » dans un livre dont l’intérêt n’est pas qu’historique ; nous nous permettons de renvoyer le lecteur à notre compte rendu (Baudet, 1983) ; voir aussi van Welsenaer, 1983.

[8On trouvera la liste de ces 19 Ecoles dans Rev. Ing. Belg. 5(3) : 53. Le tableau publié par cette revue est entaché d’une erreur : l’Université libre de Bruxelles forme des ingénieurs agronomes dans sa Faculté des Sciences, et non dans une Faculté des Sciences agronomiques. Le plupart de ces Ecoles (ainsi d’ailleurs que certaines Ecoles flamandes) font l’objet d’une notice dans SEFI, 1983.

[9Les ingénieurs-conseils sont fort peu nombreux en Belgique. Ils sont membres soit de la CICB (Chambre royale des Ingénieurs-conseils de Belgique), soit de l’ABIC (Association royale belge des Ingénieurs-conseils).

[10Technologiste, voire même techno-logicien, ne sont pas mal non plus.

[11Pas seulement la rationalité technique, conduisant à la technocratie naïve. C’est la rationalité « écolo-technico-socio-financière » qui est visée, puisque toute action industrielle (c’est-à-dire de production) implique le quadruple apport des ressources naturelles, du savoir, du travail et du capital.

[12L’expertise judiciaire, au cours de laquelle l’« intervention » a une portée juridique particulière, est étudiée par Muller (1982).

[13L’étude des groupes de pression en Belgique est passionnante mais extrêmement vaste, son champ dépassant considérablement celui, pourtant déjà étendu, de l’histoire de la science, de la technologie et de l’industrie. L’ouvrage de Claeys (1973), qui fait figure de classique, ne traite que du patronat et des syndicats.

[14Rev.Inform. FABI n°1 (1937), p. 13.

[15L’UNIT a fêté son cinquantenaire le 18 novembre 1983 à Bruxelles, en présence du Roi Baudouin et de plusieurs Membres du Gouvernement (Rev. Ing. Belg. 5(4) : 67-68).

[16 Voir note 1.



















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