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L’histoire des sciences et l’histoire des techniques
dans l’enseignement supérieur

Nous avons tenté d’évaluer l’utilité des deux histoires pour la
pratique du scientifique et du technologue. Mais l’on pourrait aussi examiner cette utilité pour leur formation. Pour la formation des scientifiques, Bachelard a fortement insisté, à de nombreuses reprises, sur l’intérêt pédagogique de l’histoire des sciences. Prélevons, par exemple,
ces trois passages dans un de ses plus beaux livres (Bachelard, 1934) : On accède donc à la culture physico-mathématique en revivant la naissance de la géométrie non-euclidienne. Même en se plaçant au simple point de vue pédagogique (...) l’élève comprendra mieux la valeur de la
notion galiléenne de vitesse si le professeur a su exposer le rôle aristotélicien de la vitesse dans le mouvement. C’est en restituant ces instants dans l’enseignement qu’on constitue l’esprit scientifique dans son
dynamisme et sa dialectique
. Depuis, les pédagogues français
ont souvent vanté la valeur formative de l’histoire des sciences (Brunold,
1957, 1958).

Quant à l’histoire des techniques pour la formation des ingénieurs, son intérêt est considérable, contrastant d’ailleurs curieusement
avec l’utilité bien faible de cette discipline pour la pratique professionnelle de l’ingénieur. En particulier, il est évident que la présentation de
la série historique qui aboutit à un dispositif actuel est généralement le
meilleur moyen pour en faire comprendre les particularités de construction et de fonctionnement (Baudet, 1981). L’histoire des techniques est
ainsi un excellent soutien pédagogique pour la formation à la technique.
C’est, en plus et simultanément, une excellente introduction au problème de l’acceptabilité des techniques nouvelles. Peut-être les responsables de nos Instituts supérieurs industriels et de nos Facultés de
sciences appliquées verront-ils un jour que l’introduction d’un enseignement d’histoire des techniques n’est pas tout à fait superflue pour la formation des ingénieurs des temps nouveaux (Basile, 1981).

Références

G. Bachelard, 1934. - Le nouvel esprit scientifique. Presses Universitaires de
France, Paris (réédit. 1963), 179 p.

J. Basile, 1981. - Les ingénieurs des temps nouveaux. Rev. Ing. Belg. 3 : 19-24.

J. C. Baudet, 1981. - La discipline historique dans la formation de l’ingénieur.
Actes du Colloque de l’AIIBr, 24-25 avril 1981. APPS, Bruxelles.

J. C. Beaune, 1980. - La technologie introuvable. Librairie philosophique Vrin,
Paris, 285 p.

H. Berr, 1911. - La synthèse en histoire. Albin Michel, Paris (réédit. 1953), 322 p.

C. Brunold, 1957. - Enseignement scientifique et histoire des sciences. Rev. Hist.
Sc. 1 0 : 193-6.

C. Brunold, 1958. - Rôle de l’histoire dans l’enseignement des sciences physiques. Rev. Hist. Sc. 11 : 97-107.

M. Daumas, 1981. - A la recherche de la technologie. A propos d’un ouvrage de
Jean-Claude Beaune (op. cit.). Rev. Hist. Sc. 34 : 171-6.

J. Perrin, 1912. - Les Atomes. Félix Alcan, Paris (réédit. 1924), 334 p.

W. G. Vincenti, 1982. - Control-Volume Analysis : a difference in thinking between engineering and physics. Technol. and Cult. 23 : 145-74.

Fig. 1. - Table XIX du « Taqwim al-sihha » : les membres des animaux et leur nature.
Bruxelles, Bibliothèque royale Albert Ier Ms. 19.990.

[1 Il est toujours bon (utile…) de relire Lalande, qui nous donne cette définition, inspirée de
Kant : utile, ce qui a sa valeur, non pas en soi-même, mais comme moyen d’une fin Jugée
bonne
. Et qui rappelle aussi une remarque de J.S. Mill, lequel considérait comme ne faisant partie que du vocabulaire « de conversation » le terme « utile » employé dans le sens
étroit de ce qui concerne l’intérêt.

[2 C’est dommage que le mot « savant » ne soit plus guère utilisable et que le terme anglais
scientist ne puisse pas être transposé en français, à cause de la signification particulière,
dans l’histoire des idées, du terme « scientiste ». Le français ne dispose pas d’un terme
simple pour désigner le spécialiste, le professionnel des sciences exactes et naturelles ...

[3 Nécessité qui aboutit à une ritualisation de l’activité universitaire.

[4 Pour faire court, on dira, en insistant sur le premier ou le deuxième terme : l’histoire des
sciences et l’histoire des sciences. C’est au fond l’opposition entre l’analyse et la synthèse, Henri Berr (1911) a très bien montré que cette opposition fonde la différence entre
l’érudition historisante et la science historique.

[5 Sur ce beau sujet, signalons l’étude pertinente de Vincenti (1982), un ingénieur américain
qui étudie fort bien ces différences. On ne peut pas résumer plus simplement le problème
qu’en reprenant une phrase de cet auteur : A basic determinative throughout is the fundamental difference between engineering as the creation of artifacts and science as the pursuit
of knowledge
. Vincenti fournit une intéressante bibliographie, qui montre qu’il existe,
outre-Atlantique, a growing historical and philosophical interest in engineering knowledge as an epistemological species. C’est là qu’aurait dû chercher Beaune (1980) pour « trouver »
la technologie ! Notre honoré collègue s’obstine à la rechercher là où elle n’est sûrement pas, chez les gendelettres (comme gendarmes, disait Balzac). Voir Daumas (1981), un peu dur pour Beaune qui, tout de même, a fait oeuvre méritoire et qui a quelques trouvailles heureuses. Par exemple : il faut chercher la rationalité dans la technique elle-même, ou encore il y a technologie lorsque la technique parle.

[6 La notion de fiabilité, si caractéristique de la technologie contemporaine, est tournée vers
le futur. La prévision est l’obsession de l’ingénieur (coefficient de sécurité, MTBF,
contrôle de qualité ...), engagé qu’il est dans le concret. La sanction de l’échec est, ici, la
faillite.

[7 D’après le célèbre texte de Perrin (1912).

[8 Cette remarque - banale - permet de repérer la source d’une opposition à la technique
et aux techniciens qui est de toujours, mais qui prend en notre fin de siècle des proportions spectaculaires. Une religiosité rémanente déifie la Nature, et la technique est ainsi
perçue comme sacrilège.

[9Ibn al-Qiftĩ, 1903 ; Ibn Abĩ Usaybi’a, 1882

[10 Ballester (1974), note 234, en connaît 17.

[11 Diels (1934), fgt. 6.

[12 Surtout dans De Temperamentis, notamment l, 511-518

[13 Ars Medica, XXIII.



















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