5(3/4)

Pour l’homme de science

La question pourrait se poser de la manière suivante : que peut
attendre la science (essentiellement évolutive) de l’histoire des sciences, et que peut attendre la technologie de l’histoire des techniques ?
Eh bien, il nous paraît que c’est très différent. La science a pour but de
réaliser un rassemblement des connaissances (l’Encyclopédie), une critique et une organisation de ces connaissances (l’Organon). Le scientifique, participant à ce vaste projet, ne fera jamais
abstraction du travail
de ses prédécesseurs, et c’est l’essence même de la recherche scientifique que de commencer par l’état de la question [3]. Par absolue
nécessité, le scientifique est toujours penché sur le passé de la science.
Cela est vrai d’une manière forte pour les sciences d’observation. La
botanique, par exemple, ou plus exactement la systématique végétale,
poursuit son activité quotidienne avec comme point de repère 1753.
Cette date, année de publication du Species Plantarum de Linné, est en
effet le point de départ retenu par le Code international de la nomenclature botanique pour la détermination du nom correct des taxons du
règne végétal. Pour le botaniste, la nécessité de connaître la littérature
taxonomique au moins jusqu’au milieu du XVIIIème siècle s’accompagne
du besoin d’étudier des spécimens (conservés dans les grands Herbiers, à Kew, à Paris ...) récoltés parfois il y a fort longtemps, et tel chercheur préoccupé de la répartition géographique de
certaines plantes
africaines ou asiatiques devra éventuellement se livrer à de véritables
recherches historiques pour connaître l’itinéraire d’un explorateur du
XIXème siècle qui a récolté des plantes étudiées aujourd’hui par les phytogéographes. Nous pourrions également rappeler le cas, mieux connu,
des astronomes, qui tirent grand profit des antiques observations des
Chinois.

Pour les sciences d’observation, donc, l’histoire de la discipline
entre dans la pratique même de celle-ci. Pour les sciences mathématiques et pour les sciences expérimentales c’est un peu différent, mais le
lien est également très fort entre le scientifique contemporain et ses prédécesseurs.

Il faut faire ici la distinction bien connue entre l’histoire des
sciences anecdotique, événementielle (exacte, au sens de l’érudition) et
l’histoire des sciences reconstruite, récurrente, celle habituellement
prônée par les épistémologues [4]. Alors que le scientifique d’observation (botaniste, astronome, etc.) devait connaître l’histoire de sa branche jusqu’au détail, donc l’histoire événementielle :
date et lieu de
récolte de telle espèce, date et conditions d’observation de telle étoile,
le mathématicien ou le physicien se contentent de savoir l’évolution de
la problématique de la question mathématique ou physique qui les
occupe (histoire récurrente). Mais cette évolution, ce processus historique, ils le connaissent et cela fait partie intégrante de leur savoir. C’est
parce que la science est une entreprise totalisante et auto-critique que
son histoire même se retrouve dans le programme du savoir scientifique.
A cet égard, l’histoire des sciences est utile à l’homme de science.

Pour le technologue

L’histoire des techniques est-elle aussi utile à l’ingénieur que
l’histoire des sciences au scientifique ? Poser cette question est un des
moyens d’approcher la délicate question des relations entre science et
technologie, qui est aussi la question des différences qui font distinguer
le scientifique de l’ingénieur [5]

Si, comme nous l’avons vu, on peut dire que le scientifique est toujours penché sur le passé de sa spécialité, on peut dire au contraire
que l’ingénieur est toujours orienté vers l’avenir de son domaine
d’action. Son souci d’efficacité éloigne toute préoccupation de cohérence et l’état de création permanente dans lequel il œuvre s’accroche
aux difficultés de l’environnement et aux perspectives de durabilité et
d’obsolescence des matériels qu’il conçoit [6].
Bien sûr, l’ingénieur ne
recommence pas à zéro chaque projet. Il a, comme point de départ, les
acquis de l’Ecole, les dossiers auxquels il a accès (dans son entreprise,
chez ses clients ...), la vaste littérature technique. Mais s’il utilise tout ce
« passé », c’est dans un état d’esprit tout différent, je dirais même
opposé à celui du scientifique. Celui-ci poursuit la « recherche de la
vérité », commencée il ya vingt-cinq siècles peut-être, sur les bords de
la mer divine, où le chant des aèdes venait à peine de s’éteindre, alors
que quelques philosophes enseignaient déjà que la Matière changeante
est faite de grains indestructibles en mouvement incessant [7].
Celui-là,
l’ingénieur, n’a nullement le souci de cette continuité, il a un problème
à résoudre, il veut y arriver vite et bien.

L’ingénieur se soucie peu de comprendre la nature, c’est la maîtriser qu’il veut faire [8].
Dans cette optique, il est évident que l’histoire
des techniques est moins utile à l’ingénieur que l’histoire des sciences
au savant.

[1 Il est toujours bon (utile…) de relire Lalande, qui nous donne cette définition, inspirée de
Kant : utile, ce qui a sa valeur, non pas en soi-même, mais comme moyen d’une fin Jugée
bonne
. Et qui rappelle aussi une remarque de J.S. Mill, lequel considérait comme ne faisant partie que du vocabulaire « de conversation » le terme « utile » employé dans le sens
étroit de ce qui concerne l’intérêt.

[2 C’est dommage que le mot « savant » ne soit plus guère utilisable et que le terme anglais
scientist ne puisse pas être transposé en français, à cause de la signification particulière,
dans l’histoire des idées, du terme « scientiste ». Le français ne dispose pas d’un terme
simple pour désigner le spécialiste, le professionnel des sciences exactes et naturelles ...

[3 Nécessité qui aboutit à une ritualisation de l’activité universitaire.

[4 Pour faire court, on dira, en insistant sur le premier ou le deuxième terme : l’histoire des
sciences et l’histoire des sciences. C’est au fond l’opposition entre l’analyse et la synthèse, Henri Berr (1911) a très bien montré que cette opposition fonde la différence entre
l’érudition historisante et la science historique.

[5 Sur ce beau sujet, signalons l’étude pertinente de Vincenti (1982), un ingénieur américain
qui étudie fort bien ces différences. On ne peut pas résumer plus simplement le problème
qu’en reprenant une phrase de cet auteur : A basic determinative throughout is the fundamental difference between engineering as the creation of artifacts and science as the pursuit
of knowledge
. Vincenti fournit une intéressante bibliographie, qui montre qu’il existe,
outre-Atlantique, a growing historical and philosophical interest in engineering knowledge as an epistemological species. C’est là qu’aurait dû chercher Beaune (1980) pour « trouver »
la technologie ! Notre honoré collègue s’obstine à la rechercher là où elle n’est sûrement pas, chez les gendelettres (comme gendarmes, disait Balzac). Voir Daumas (1981), un peu dur pour Beaune qui, tout de même, a fait oeuvre méritoire et qui a quelques trouvailles heureuses. Par exemple : il faut chercher la rationalité dans la technique elle-même, ou encore il y a technologie lorsque la technique parle.

[6 La notion de fiabilité, si caractéristique de la technologie contemporaine, est tournée vers
le futur. La prévision est l’obsession de l’ingénieur (coefficient de sécurité, MTBF,
contrôle de qualité ...), engagé qu’il est dans le concret. La sanction de l’échec est, ici, la
faillite.

[7 D’après le célèbre texte de Perrin (1912).

[8 Cette remarque - banale - permet de repérer la source d’une opposition à la technique
et aux techniciens qui est de toujours, mais qui prend en notre fin de siècle des proportions spectaculaires. Une religiosité rémanente déifie la Nature, et la technique est ainsi
perçue comme sacrilège.

[9Ibn al-Qiftĩ, 1903 ; Ibn Abĩ Usaybi’a, 1882

[10 Ballester (1974), note 234, en connaît 17.

[11 Diels (1934), fgt. 6.

[12 Surtout dans De Temperamentis, notamment l, 511-518

[13 Ars Medica, XXIII.



















info visites 305501

     COCOF
                      Avec le soutien de la Commission
                           communautaire française