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Première partie du texte de Jean Pelseneer

Aventure essentiellement intellectuelle, sans fonction humaine ni sociale, activité démoniaque et conséquemment aristocratique et révolutionnaire [5] la science ne reflète pas l’expression stricte de la société : le savant ne se voit guère assujetti rigoureusement à son conditionnement politique, économique ou social. Le progrès scientifique est le fait de fortes, d’éminentes personnalités ; c’est pourquoi on ne trouvera pas moins de quelque 120 d’entre elles nommées pour la période 1914-1964, dans la manière de dictionnaire formant la 2ème partie de notre chapitre.

Néanmoins, des constantes se manifestent, révélées par l’histoire des sciences comparées ; l’ordre dans lequel nous les mettons en évidence, dans le cas de la Belgique, ne se prétend pas une hiérarchie.

1. D’une vaste enquête portant sur la période d’environ deux siècles qui s’étend grosso-modo de 1670 à 1870, l’historien des sciences Alphonse de Candolle [6] a conclu que deux conditions au moins doivent se trouver réunies pour qu’à l’époque moderne une nation soit prospère au point de vue scientifique : il faut que son territoire soit de dimensions restreintes, et il convient encore que, plutôt que catholique, cette nation se soit donnée à la Réforme. Dans diverses études, nous avons montré que ce théorème de l’histoire générale des sciences, énoncé par de Candolle, apparaît plus exact et vrai que ne le pensait son auteur : il se vérifie en effet pour la période allant de 1520 environ (début du protestantisme) à 1670, ainsi que pour celle qui s’étend de 1870 à nos jours. A l’exemple de la Grèce classique, la Belgique satisfait à la première des conditions soulignées par de Candolle, alors que la Chine, le monde arabe, l’Inde, la Russie connaissent un sérieux handicap du fait de leur étendue. Le triomphe de la Contre-Réforme a empêché notre pays de satisfaire à la seconde condition ; aussi, notre passé scientifique s’en ressent-il, tandis que par exemple la Suède, le Danemark et les Pays-Bas se trouvaient a priori favorisés. On peut montrer d’une manière rigoureuse que la science moderne est née de la Réforme. Ajoutons que les nations catholiques brillent principalement dans les sciences mathématiques et physiques ; les nations protestantes au contraire enrichissent surtout le domaine des sciences naturelles et biologiques.

Un cas illustrant de façon frappante la vérité du théorème de de Candolle a été fourni tout récemment à l’échelle, plus vaste, de la France : la première femme entrée à l’Institut de France (Académie des Sciences, 12 mars 1962), la première Française qui s’y fût vu offrir un fauteuil (que ni Mme Curie, ni Mme Joliot, ni, dans d’autres domaines, Colette ou Marie Laurencin ne purent obtenir) est une physicienne [7] protestante ; or, la proportion des protestants dans l’ensemble de la population française, en 1962, étant d’environ 1/55 (en Belgique, la proportion des protestants est beaucoup moindre : 0,8% seulement), il n’y avait qu’une chance sur 55 pour que ce choix se réalisât.

Mais procédons à une comparaison détaillée des niveaux scientifiques respectifs des Pays-Bas et de la Belgique au 20e siècle, sur la base assez objective de l’attribution des prix Nobel dans les trois domaines des sciences (physique ; chimie ; physiologie ou médecine) où ces hautes distinctions sont décernées. Dès 1901, première année de l’attribution des prix, un Néerlandais (van’t Hoff) est couronné ; en 1902, deux Néerlandais (Lorentz et Zeeman) obtiennent la récompense. En 1910, Van der Waals, et en 1913 Kamerlingh Onnes, mettent à nouveau les Pays-Bas à l’honneur. En 1919 le Belge Jules Bordet (voir ce nom dans la 2ème partie) se voit accorder le premier prix Nobel récompensant le mérite scientifique d’un de nos compatriotes. Puis, le temps suivant son cours, trois Néerlandais encore sont distingués : en 1924 Einthoven, en 1929 Eijkman, en 1936 Debye. En 1938, pour la seconde fois, un savant belge, Mr. Corneille Heymans (voir ce nom) obtient le prix Nobel de physiologie et de médecine (attribué en 1939), tandis qu’en 1953, un physicien néerlandais (Zernike) se voit une fois de plus couronné. Ainsi, de 1901 à 1964, des prix Nobel sont allés 9 fois à des Néerlandais et 2 fois à des Belges. Confirmation remarquable donc du théorème de de Candolle ; dans le cas de deux nations d’étendue et de population sensiblement égales, la nation protestante l’emporte dans le rapport de 4,5 à 1 sur la nation catholique, rapport que ne peut évidemment expliquer le très léger avantage de la population et de la superficie. Or, ce qui atteste que le succès dans la recherche scientifique ne dépend que médiocrement des possibilités financières, c’est qu’en 1953 précisément, année où un savant néerlandais obtint la dernière fois un prix Nobel, la Belgique dépensa pour la recherche scientifique pure 182 millions, et les Pays-Bas, la même année 1953, 106 millions ; l’effort financier belge fut conséquemment, en 1953, 1,7 fois plus important que l’effort néerlandais ; mais en vain.

C’est évidemment dans une liberté intellectuelle plus considérable caractérisant les nations protestantes, que réside l’explication du rang et du niveau relativement médiocres, depuis le 16e siècle, des nations catholiques, comparées aux premières. Aujourd’hui, on mentionne souvent la physique comme un exemple de la façon peu satisfaisante dont la science est cultivée en Belgique ; le lecteur aura noté plus haut que notre pays n’a jamais obtenu, en 64 ans, de prix Nobel de physique. Pourquoi nos deux physiciens théoriciens le plus distingués, MM. Léon Rosenfeld et Léon Van Hove (voir ces noms dans la 2me partie), ont-ils, comme autrefois Stevin et les Bernoulli, choisi la liberté, l’un quittant l’université de Liège, l’autre renonçant à ses fonctions à l’université de Bruxelles ? Il serait faux et désobligeant d’invoquer des motifs d’ordre économique pour expliquer l’attitude de ces deux savants d’une exceptionnelle valeur ; l’affaire Van Hove, en particulier, est une affaire d’intolérance intellectuelle. Demandons-nous encore pourquoi ces deux remarquables physiciens ne sont pas allés poursuivre leur carrière à Paris, Rome ou Madrid ? Mr. Rosenfeld a enseigné successivement à Utrecht, Manchester et Copenhague, et Mr. Van Hove à Princeton, Utrecht et Genève (C.E.R.N.) ; au total, cinq villes sises en autant de pays protestants ont bénéficié de l’apport de nos deux compatriotes, et trois de ces nations sont de faible superficie ; on voit, par ce nouvel exemple, que le théorème de de Candolle se trouve strictement vérifié dans les moindres détails.

[1 Elkhadem ; Jean Pelseneer ; technologia, Vol. 8, n°2, pp. 46-50,1985.

[2On lui doit la découverte de l’élément francium.

[3 Vol. 4, p. 425 ; P.U.F. 1964

[4. Coll. Marabout Université ; p. 83, 1972.

[5 J. Pelseneer : « La psychologie du savant de génie » (Janus, LI, 1, 1964 ; pp. 62-64).

[6 Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, Genève, 1873 ; 2e édition, 1885.

[7On lui doit la découverte de l’élément francium.

[8J. Pelseneer : « van Velden » (Biographie nationale publiée par l’Académie royale de Belgique, t. 26, 1936-1938, col. 562-567).

[9 De même, son cadet de cinq ans, l’illustre historien des religions Franz Cumont (1868-1947) sera amené à faire une carrière prestigieuse à l’étranger. Il n’est pas hors de propos de rappeler que Maeterlinck figure à l’Index-opera omnia-depuis 1914.

[10 Des travaux d’histoire de l’astronomie, datant de la fin du 19e siècle, ont montré que l’étoile de Bethléem était en réalité, soit une conjonction de planètes, soit une supernova.

[11A l’occasion de la grève des médecins (avril 1964), il a été constaté que le nombre de médecins en Belgique n’était pas connu même de façon approximative.

[12 Les Feuilles d’Automne ; XL.
On se peut s’empêcher de constater ici que les deux Résistances nées spontanément au cours des deux occupations de 1914-1918 et 1940-1944, sont dépourvues de tout caractère intellectuel. Ces deux mouvements, riches souvent de sacrifices sublimes, furent parfois animés par des intellectuels ou des universitaires en vue. Mais, typiquement, ce qui manqua à ces deux Résistances, c’est un visage intellectuel.

[13La population belge ne représente que 0,3% de la population du monde, mais elle assume 3,5% du commerce mondial.

[14 L’IRSIA a consacré aux seules recherches agronomiques 132 millions en 1963 ; 54 centres de recherches agronomiques étaient subsidiés, avec un personnel s’élevant à environ 600 personnes dont 170 diplômés de l’enseignement supérieur.

[15La totalité des crédits pour l’exercice 1963 accordés par l’Etat pour la recherche scientifique s’élevait à 4.539 millions. En outre, le financement de la recherche appliquée est assuré par l’industrie elle-même, qui y consacre plus de 2 milliards.

[16En 1962, les Etats-Unis ont consacré à la recherche 3% du produit national brut, la Grande-Bretagne 2,5%, et la France 1,5% : nouvel exemple de la supériorité scientifique des nations protestantes.

[17L’effectif du corps enseignant de l’université libre de Bruxelles a doublé au cours des 5 dernières années.

[18Quelle est, après plus de 4 siècles, l’utilité du système de Copernic (1543) ou, après un demi-siècle, celle de la relativité générale ?

[19L’accueil si généreux réservé aux étudiants de l’Université libre de Bruxelles après la suspension des cours en 1941, par les autres établissements d’enseignement supérieur et tout particulièrement par l’Université catholique de Louvain, atteste la solidarité du monde intellectuel belge ; l’occupant a contribué à cimenter l’union de nos universités.

[20En 1963, aux yeux du Conseil National de la Politique Scientifique, les orientations privilégiées concernaient les quatre domaines suivants : biologie moléculaire, recherche spatiale, génétique humaine et enzymologie médicale.

[21 Voir J. Pelseneer : « En marge de l’affaire Chasles » (Le Flambeau, 38e ann., 1955, N° 3, pp. 315- 318).

[22H. Van Werveke, De Zwarte Dood in de zuidelijke Nederlanden (1349-1351), Med. KVAWLSK, KI. der Letteren. jg. XII. N°3, 1950, p.4.

[23 The plague reconsidered. A new look at its origins and effects in the 16th. and 17th. Century England, Local Population Studies, Stafford 1977 p. 6- 7. Met hartelijke dank aan collega L. Danhieux die ons zijn exemplaar van deze studie ter beschikking stelde en met wie wij, tot ons profijt, deze bijdrage bespraken. Onze dank gaat oak naar collega H. Coppens die ons de inzage van de oorspronkelijke tekst vergemakkelijkte.

[24
N. Greslou, La peste en Savoie (aux XVIe et XVIIe siècles) Chambéry, 1973, (Mémoires et Documents publiés par la Société d’Histoire et d’Archéologie, tome LXXXV) p. 20 : « Nous pouvons parler comme de celle de 1630 d’une peste « européennne ». Le fléau en effet, entre les années 1628 et 1632, ravagea pratiquement la plus grande partie de l’Europe, cette épidémie restant liée à la guerre de Trente-Ans ».

[25C. Bruneel, La mortalité dans les campagnes : le duché de Brabant aux XVIIe et XVIIIe siècles. Louvain, 1977 - (Université de Louvain. Recueil de travaux d’histoire et de philologie 6e série, fascicule 10 et fasc. 10*, p. 207- 317.

[26 Idem, ibidem, p. 488-497.



















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