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La naissance du Componium

Plusieurs auteurs ont affirmé que Winkel construisit son Componium pour donner une nouvelle preuve de son talent de mécanicien, à la suite de l’affaire de métronome. Le secrétaire de la quatrième classe du Koninklijk Instituut n’écrivait-il pas à Winkel, en novembre 1819 : « Het zal (...) aangenaam zijn, indien uw vindingrijk geweest in het vak der werktuigkunde, nieuwe proeven Uwer bekwaamheid moge voortbrengen, en gij daarvan den rechtmatigen lof van landgenooten, zo wel als van vreemden zult mogen inoogsten » [13] ?

Quoiqu’il en soit de ces affirmations, les spécialistes s’accordent pour dire que le Componium est un instrument unique. Encore faut-il préciser le sens que l’on donne à cette expression. Veut-on dire par là que le Componium n’a pas son semblable ? Doit-on comprendre qu’il constitue dans l’histoire des orgues automatiques un fait isolé, une création spontanée, Ou veut-on prosaïquement insister sur sa valeur vénale ? On peut dire que le dispositif mécanique qui permet à l’instrument d’improviser est un fait sans précédent et constitue sans doute la partie tout à fait originale de l’invention. Quelques détails très ponctuels de la mécanique ou de l’orgue portent encore l’empreinte du génie inventif de Winkel, notamment le système d’enclenchement des registres. Mais il n’en demeure pas moins que le Componium s’inscrit au sein d’une génération séculaire d’instruments mécaniques de grandes dimensions, comprenant tantôt des orgues à cylindres, avec ou sans clavier manuel, tantôt des orchestrions. Le Componium se rattache à une double tradition, à la fois physique et métaphysique, c’est-à-dire jalonnée par des perfectionnements techniques incessants mais également entraînée par un puissant moteur onirique : le désir de se surpasser. L’essence du Componium est d’être dispensateur d’extase. Bien des auteurs ont consacré leur talent à retracer la glorieuse épopée des grands instruments automatiques qui déterminent en quelque sorte le « code génétique » du Componium, pour qu’il nous soit possible d’y renvoyer nos lecteurs [14]. L’évocation de ces instruments prestigieux et admirés dans le monde entier forme une histoire sommitale de la musique mécanique, couvrant approximativement un demi-siècle avant la construction du Componium par Winkel, en 1821. Parmi les grands précurseurs, figurent notamment l’orgue à cylindres de John Stuart, troisième comte de Bute, construit vers 1762 par Pinchbeck, John Christoper Smith, John Snetgler et John Langshaw ; l’orgue du comte de Kirkwall (vers 1805) et le gigantesque Apollonicon (1817) des associés Benjamin Flight et Joseph Robson. L’Apollonicon pouvait être joué par trois cylindres ou par cinq organistes simultanément. L’instrument fit une carrière étincelante à Londres. Un autre orchestrion automatique qui exécutait des pièces compliquées à grand orchestre fut construit à St-Petersbourg par Johann Georg Strasser. L’histoire des grandes orgues mécaniques d’exposition est aussi redevable d’une série prestigieuse d’instruments aux frères Kaufmann, de Dresde : le Belloneon (1805), le Joueur de trompette automate (1810), le Salpingion (vers 1810), l’Orchestrion (1852). Tous ces instruments connurent une carrière internationale. Mais c’est sans doute aux frères Johann Nepomuc et Leonard Maezel que l’on songe en priorité lorsqu’il est question des grands thaumaturges des concerts sans musiciens.

Johann Nepomuc Maelzel qui, nous l’avons vu, n’hésitait pas à faire siennes les inventions d’autrui construisit - ou fit construire - plusieurs orchestres mécaniques, ainsi que des automates, qu’il exhiba dans les grandes villes d’Europe et d’Amérique. Le plus célèbre fut le Panharmonicon II, achevé au cours de l’hiver 1812-1813, la saison qui vit aussi la sortie d’un diorama appelé «  L’incendie de Moscou ». A partir de 1814, Maelzel effectua des tournées à travers l’Europe. Il fit voir le Panharmonicon, le Joueur de trompette, le Diorama et le célèbre Joueur d’échecs du baron Wolfgang von Kempelen. Maelzel avait acquis cette pièce, une première fois, après la mort de von Kempelen, en 1804, et l’avait revendue trois fois plus chère, en 1812. A ce propos, Fétis écrivait sans complaisance :

« (...) il [Maelzel] s’attribuait (...) faussement l’invention du joueur d’échecs, auquel il avait seulement adapté la machine parlante du même Kempelen, pour prononcer les mots échec et mat. Il se donnait aussi pour auteur de cette dernière invention, et il prit un brevet à Paris, pour des poupées parlantes qui disaient bonjour papa, bonsoir maman ».

A l’égard de ces automates, qui avaient tant excité la curiosité publique à Paris et à l’étranger, Fétis ajoute :

« Mais les problèmes relatifs à tous ces mouvements sont les seuls que la mécanique a pu résoudre, car un peu de réflexion suffit pour faire comprendre qu’il sera toujours impossible de faire une machine intelligente : les combinaisons du jeu d’échecs sont donc l’office d’un joueur habile, caché dans l’intérieur du socle où est contenu le mécanisme ».

Et pour mieux éreinter l’œuvre, Fétis cite les victimes qui se sont succédées, courbaturées, dans le socle de l’appareil : Boncourt, dont la grande taille rendait cet exercice particulièrement pénible, Alexandre, puis Mouret qui accompagnèrent Maelzel à Londres, « où ils lui firent gagner des sommes considérables, qu’il dissipa bientôt dans la débauche » [15].

En décembre 1825, Maelzel partit finalement pour les Etats-Unis où il vendit, en 1829, son Panharmonicon à une société de riches exploitants de Boston pour la somme considérable de 400.000 dollars. Il mourut en 1838. Son Panharmonicon II fut le seul instrument à parvenir jusqu’à une époque récente. Conservé au Musée de l’Industrie, à Stuttgart, il fut hélas détruit dans un bombardement, au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Les douze cylindres ont cependant survécu.

[1Outre les ouvrages de base : A. W. J. G. ORD-HUME, Barrel Organ, South-Brunswick - New York, 1978 ; ID., Clockwork Music, New York, 1973 ; J.J.L. HASPELS, Automatic musical Instruments. Their Mechanics and their Music 1580-1820, Utrecht, 1987 ; H. JÜTTEMAN, Mechanische Musikinstrumente : Einführung in Technik und Geschichte, Frankfurt, 1987 ; on consultera également les ouvrages anciens : N. BOSTON, L.G. LANGWILL, Church and Chamber Barrel-Organs. Their Origins, Makers, Music and Location, Edimburg, 1967 ; A. BUCHNER, Mechanical music Instruments, Londres (1959) ; A. CHAPUIS, Histoire de la boîte à musique et de la musique mécanique, Lausanne, 1955 ; A. PROTZ, Mechanische Musikinstrumente, Kassel - Basel, 1957.

[2 A. W. J. G. ORD-HUME, Joseph Haydn and the mechanical Organ, Cardiff, 1982, p. 16-17.

[3 Panharmonicon est le nom qui fut donné à une série d’orchestrions automatiques de concert, notamment celui de Joseph J. Gurck (1809 ?), et ceux de Johann Nepomuc Maelzel (1806 et 1812-1813).

[4F.J. FETIS,Biographie universelle des musiciens, t. VIII, Paris 1865, p. 447.

[5V.-Ch. MAHILLON, Catalogue descriptif et analytique du Musée Instrumental du Conservatoire Royal de Musique de Bruxelles, Bruxelles, 1880, rééd. anast., Bruxelles, 1978, t.I., p. 449-456, et en particulier p. 452.

[6L. RATNER, « Ars combinatorial » : Chance and Choice in Eighteenth century Music, dans Studies in Eighteenth-century Music : a Tribute to Karl Geiringer on his seventieth Birthday, Londres, 1970, p. 345.

[7Voir F.W. MARPURG, Kritische Einleitung in die Geschichte und Lehrsätze der alten und neuen Musik, Berlin, 1759, et du même : Anfangsgründe der theoretischen Musik, Leipzig, 1757 ; Hrn. d’Alembert systematische Einleitung, in die musicalische Setzkunst, nach den Lehrsätzen des Hrn. Rameau, Leipzig, 1757 ; Handbuch bey dem Generalbasse und der Composition mit zwey-drey-vier-fünf-sechs-seiben-acht und mehrern Stimmen, Berlin, 1755-1760 ; Abhandlung von der Fuge nach den Grundsätzen und Exempeln der besten deutschen und ausländischen Meister entworfen, Leipzig, 1806 ; Versuch über die musikalische Temperatur, Breslau, 1776.

[8Bibliothèque Royale Albert Ier. Bruxelles, Fonds Fétis, 6838.

[9L. RATNER, op. cit., p. 344.

[10Voir l’Avertissement publié en tête de l’ouvrage. Rien de surprenant à ce que le musicologue Charles Burney accusa Kirnberger d’être « more ambitious of the caracter of an algebraist, than a musician of genius » (Ch. BURNEY, The present State of Music in Germany, the Netherlands, and the United Provinces, t. II, Londres, 1775, p. 213).

[11Sur les jeux de dés de Mozart, voir O. E. DEUTSCH, Mit Würfel Komponieren, dans Zeitschrift für Musikwissenschaft, t. XII /9-10, juin-juillet 1930, p. 595 ; P. LÖWENSTEIN, Mozart Kuriosa, dans Ibid., t. XII /6, mars 1930, p. 342-346 ; H. GERIGH, Würfelmusik, dans Ibid., t. XVI, 1934, p. 359-sv ; H. SCHERCHEN, Mozarts Anleitung ..., dans Gravesaner Blättern, 4, mai 1956, p. 3-18.

[12Sur le metronome, ses perfectionnements et son usage, voir principalement : J.T. HARRISON, A New Metronome, dans Proceedings of the Musical Association, t. XX/4, 1893, p. 23-sv ; Z. DRECHSEL, Geschichte des Taktmessers, dans Zeitschrift für Instrumentenbau, t. XLVI, 1926, p. 948 ; R. E. M. HARDING,The Metronome and its Precursors. Origins of Musical Time and Expression, Londres, 1938 : W. GEORGI,Das Metronom als Freund, dans Klavierspielerbüchlein, Zurich, Freibourg,1953 ; F. GOEBELS, Von sinnvollen Gebrauch des Metronoms, dans Musik und Unterricht, t. XLIX,1958, p. 5-sv. ; et sur les metronomes de Maelzel en particulier : Allgemeine Musikalische Zeitung, t. XIX/25, 18 juin 1817, col. 417-422 ; The Quarterly musical Magazine and Review, Londres, t. III, 1821, p. 302 ; t. VI,1824, p. 31-33 ; Revue musicale, Ire série, t. II, Paris,1828, p. 361-364 ; The Harmonicon, t. XI, Londres, mai 1833, p. 96-97.

[13J. de Vos Willems à D. N. Winkel, Amsterdam, 17 novembre 1819, dans RIJKSARCHIEF NOORD-HOLLAND, Koninklijk Nederlandsch Instituut, 4e Klasse, Minuut uitgaande brief, I, 353.

[14Voir notamment A.W.J.G. ORD-HUME, Barrel Organ, Sout-Brunswick - New York, 1978.

[15F.J. FETIS, Biographie universelle..., t. V, p. 397.

[16Que l’on songe, par exemple, aux travaux sur les engrenages à profil cycloïdal de Philippe de La Hire (1640-1718) contenus dans son Traité des épicycloïdes et leur usage en mécanique (1694), suivi du Traité de mécanique (1695), où l’utilisation des courbes cycloïdes pour tracer le profil des dents est longuement étudiée ; que l’on songe encore au mémoire présenté quarante ans plus tard, en 1733, par le géomètre Camus (1672-après 1732), à l’Académie des Sciences, « Sur la figure des dents des roues et des ailes de pignons », inséré en 1766 dans son Cours de mathématique ; ou mieux encore aux travaux théoriques de Léonard Euler (1707-1783), entre 1754 et 1765. Voir à ce sujet M. DAUMAS, A. GARANGER, Les premières étapes du machinisme, dans Histoire générale des Techniques, pub. sous la dir. de M. DAUMAS, t. II, Paris, 1965. p. 285-288.

[17A. THIOUT, Traité de l’horlogerie, Paris, 1747.

[18J.-A. LE PAUTE, Traité d’horlogerie, Paris, 1755 et 1767.

[19F. BERTHOUD, Essai sur l’horlogerie, dans lequel on traite de cet art relativement à l’usage civil, à l’astronomie et à la navigation, Paris, 1763, 1786. Berthoud est encore l’auteur de plusieurs ouvrages sur le problème des longitudes et des chronomètres de marine. Voir E. VON BASSERMANN-JORDAN, Montres, horloges et pendules, trad. de l’Allemand par R. WALTER, éd. rev. Et cor. par H. VON BERTELLE, Paris, 1964, passim et notament p. 502).

[20Encyclopédie méthodique. Arts et métiers mécaniques, t. IV, Paris (Panckouke), Liège (Plomteux), 1785, p. 85-90, et Dom F. DEDOS de CELLES, L’art du facteur d’orgues, 4è partie, Paris, 1778, p. 563-634.

[21Ibid., p. 578 et pl. XVIX.

[22SAVERIEN, Histoire des progrès de l’esprit humain dans les sciences exactes et dans les arts qui en dépendent, Paris, 1766, p. 311-315.

[23P. M. HAMEL,Nouveau manuel complet du facteur d’orgues, t. I., Paris, 1849, p. LXV-LXVI.

[24J.E. ROBERT-HOUDIN, Confidences et révélations. Comment on devient sorcier, Blois, 1868, p. 174-177.

[25Sur les machines dans la philosophie, voir O. MAYR, Philosophers and Machines, New York, 1976 (C.R. de E.T. LAYTON, dans Technology and Culture, t. XVIII/1, janv. 1977, p. 89-91). Le problème des implications philosophiques des multiples aspects de la technologie a fait l’objet d’une recherche bibliographique rétrospective par C. MITCHAM et R. MACKEY, dans Ibid., t. XIV/2, 2e partie, avril 1973, ce dernier ouvrage ne contient hélas aucun index.

[26C’est chez Nicolas d’Oresme (c. 1325-1382) que se trouve pour la première fois l’idée que l’univers est une immense horloge fabriquée par un Dieu horloger ; cette métaphore deviendra célèbre et sera reprise souvent (cf. A. UNGERER, Les horloges astronomiques et monumentales depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, Strasbourg, 1931).

[27Voir notamment R. DESCARTES, Traité de l’homme, dans Œuvres et Lettres de Descartes, Bibliothèque de la Pléiade, 1953, p. 805-873. L’horloge sert chez Descartes à exhiber un modèle cosmologique.

[28M. MERSENNE,Harmonie universelle, Paris, 1636, rééd. fascim, Paris, 1965, t. Il, p. 159.160.

[29W. HARVEY, Exercitatio anatomica... de motu cordis et sanguinis in animalibus, Amsterdam, 1628.

[30C’est, semble-t-il, avec le médecin padouan Santorio Santorio que l’intelligibilité mécanique investit le cadre de la médecine. Avec Borelli (1608-1679) et son disciple Bellini, l’iatromécanisme se systématise contre la théorie des humeurs. Ce mouvement aboutit à l’ambitieuse synthèse de Boerhaave (1668-1738) et atteint sa maturité expérimentale dans ses Institutiones medicae (1707) et ses Aphorismi de cognoscendis et curandis morbis (1708).

[31E. JACOTOT, Enseignement universel. Musique, Paris, 1829, p. 264-274.



















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