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L’inventeur du Componium

Il y a quelque chose de choquant dans la littérature, quelque chose de douloureux et d’injuste, à ce que le nom de Diederich Nicolaus Winkel soit à peu près oublié.

D. N. Winkel est né à Lippstadt (Westphalie) en 1777. Nous avons retrouvé dans les registres de l’Etat civil de cette cité son acte de baptême. Vers 1800, il quitte Lippstadt et s’installe à Amsterdam. Les raisons de ce départ demeurent inexpliquées. En 1804, Lippstadt ne comptait guère plus de 2961 habitants. Son exil coïncide peut être avec la création du royaume de Westphalie par Napoléon, en faveur de son frère Jérôme. Ce Royaume, rappelons-le, sera anéanti en 1813, et officiellement supprimé en 1814-1815, lors des Congrès de Vienne. Pour de nombreux artisans allemands, la tentation de s’installer dans les grandes métropoles comme Amsterdam était forte. Les Pays-Bas drainèrent des flots importants de l’immigration, laissant de nos jours des traces dans l’anthroponymie néerlandaise.

A Amsterdam, Winkel s’installe comme « fabrikant en steller van muziek trumenten ». L’essentiel de ce que nous savons aujourd’hui de ce personnage nous est livré par son dossier de succession, dont nous avons retrouvé la trace dans les minutiers amstelodamois. Acte de décès, contrats immobiliers, procurations, inventaires de succession, décompte et liquidation, ainsi que d’autres documents concernant cet inventeur et ses travaux, ont été publiés dans la première partie de notre étude (115 documents originaux en allemand, anglais, français et néerlandais). D.N. Winkel est mort à Amsterdam, le 18 septembre 1826.

Jusqu’en 1870, il était admis que le seul instrument de Winkel qui ait été conservé était le Componium. Seuls quelques témoignages de contemporains attestaient l’existence d’autres instruments automatiques du même facteur. Au cours des dernières années, plusieurs orchestrions de Winkel ont été découverts. Deux d’entre eux se trouvent aujourd’hui dans les collections du musée Van Speelklok tot Pierement, à Utrecht, et un autre au Gemeentemuseum de La Haye. Bien que ces instruments soient moins prestigieux que le Componium, ils dénotent toujours d’une très grande originalité de la part d’un esprit particulièrement inventif.

L’affaire du métronome

D’autres témoignages, relevés notamment dans la presse musicale de l’époque, laissaient entendre que Winkel fut l’inventeur du métronome, invention que l’on attribue traditionnellement à un mécanicien autrichien : Johann Nepomuc Maelzel (1772-1838). Grâce à des documents d’archives, nous avons pu faire toute la lumière sur cette affaire et lui consacrer un chapitre dans notre étude.

Il est inutile de surcharger cet exposé par une description du métronome pyramidal que l’on voit trôner sur tous les pianos et qui, aujourd’hui encore, ne paraît pas en déchoir [12]. L’affaire de la controverse Winkel-Maelzel à propos du métronome remonte à l’année 1814. A cette époque, Winkel s’était penché sur le problème de la mesure du temps musical, en proposant une alternative aux nombreux chronomètres musicaux qui avaient précédés. Ceux-ci étaient soit trop compliqués, soit trop dispendieux, soit incommodes. Winkel conçut alors le prototype du premier chronomètre à balancier inversé, c’est-à-dire muni d’un contre-poids qui permettait de raccourcir la longueur du pendule. Cet inconvénient était particulièrement sensible dans les mouvements musicaux lents. Le prototype du métronome de Winkel- en réalité le « chronomètre », ainsi que le nommait Winkel- a été conservé et se trouve aujourd’hui au Gemeentemuseum de La Haye (voir fig. 11). En réalité, Winkel présenta son invention aux membres de la quatrième classe du Hollandsch Instituut van Wetenschappen, Letterkunde en Schone Kunsten, à Amsterdam, le 26 novembre 1814. L’Institut lui adressa un rapport favorable, le 14 août 1815.

Or, le 10 mai 1815, une gazette musicale de Leipzig, l’AlIgemeine musikalische Zeitung, annonçait la production d’un nouvelle appareil nommé « Métronome », inventé par le mécanicien viennois Johann Nepomuc Maelzel. Winkel ne se doutait toujours de rien, jusqu’à ce que parut dans le numéro du 18 juin de la même revue, une description complète du métronome, en l’attribuant à Maelzel. Winkel commença timidement à protester, en envoyant une lettre rectificative à la rédaction du journal. Malgré cela, Maelzel n’hésita pas à recueillir à Vienne, le mois suivant, un privilège de huit ans pour « son » invention. L’AlIgemeine musikalische Zeitung tenta de rendre justice à Winkel, mais du bout des lèvres.

En désespoir de cause, Winkel s’adressa à la quatrième classe du Koninklijk Nederlandsch Instituut, héritier du Hollandsch Instituut. Le 15 novembre 1819, il fit don à l’Institut du prototype de son invention, en dénonçant l’imposture de Maelzel. Indignés, les membres de la quatrième classe organisèrent une confrontation ... à la demande de Maelzel ! Ce dernier, qui semblait avoir toutes les audaces, vint à Amsterdam « pour défendre ses droits » ! Il reconnut finalement qu’il avait vu le prototype de Winkel lors d’une entrevue qu’il avait eue avec l’inventeur amstelodamois, en 1815. Il ne put nier qu’il s’en était inspiré. La part qu’il revendiquait à son bénéfice était la détermination des degrés de vitesse de la machine, en rapport avec les mouvements musicaux. La Commission proposa d’échanger et de signer deux écrits établissant les faits, mais au jour fixé, Maelzel ne voulut point signer, arguant que ses déclarations suffisaient. Maelzel empocha l’affront, mais aussi l’argent, puisqu’il continua à produire ses métronomes qui furent vendus par milliers à travers le monde entier.

Il faut dire que Maelzel n’en était pas à sa première roublardise. Au cours de l’année 1813, il avait eu maille à partir avec Beethoven dont il s’était purement et simplement approprié une œuvre. Au cours de l’année 1812, en effet, sortait des ateliers de Maelzel, à Vienne, un orgue automatique très grande taille, nommé Panharmonicon. Au cours de l’hiver 1812-1813, Maelzel songea à recueillir quelque composition qui pût faire honneur à son grand Panharmonicon. Il lui fallait quelque chose d’inhabituel et de typique. Ses relations intimes avec Beethoven devaient lui donner l’occasion d’accomplir son ambitieux projet. Le compositeur avait admiré le talent de Maelzel. L’un et l’autre étaient arrivés à Vienne au cours de l’année 1792, le premier de Bonn, le second de Ratisbonne. Beethoven avait plus d’une bonne raison de se réjouir de cette amitié : sa surdité gagnant en mal, Maelzel lui procurait les cornets acoustiques dont il fit usage pendant quelques années. Beethoven, répondant sans doute à l’invitation de son ami, accepta d’écrire pour le Panharmonicon, une page symphonique qui commémorerait la victoire de Wellington sur les français, à Vitoria, le 21 juin 1813. Depuis longtemps, Maelzel mûrissait le projet de se rendre à Londres ; un tel programme, revêtu d’une signature aussi prestigieuse, lui assurerait incontestablement le succès. Maelzel suggéra cependant personnellement à Beethoven d’en produire une version pour orchestre. Cette dernière fut exécutée en concert le 8 décembre 1813 et, au plus grand étonnement du compositeur, Maelzel revendiqua cette œuvre comme sa propriété. La contestation surgit entre les deux hommes et malgré son renoncement public, Maelzel se rendit à Munich avec son cylindre de Panharmonicon contenant la Bataille de Wellington ainsi que la partition d’orchestre. Le différend s’applanit cependant quelques années plus tard, la Cour de Justice de Vienne s’étant déclarée incompétente.

Fig. 11
Chronomètre musical de D. N. Winkel. L’instrument porte l’inscription « Erfunden/ van/ d. N. Winkel/ in 1814 den 27 November/zu/Amsterdam ». Gemeente Museum Den Haag, 1132.

[1Outre les ouvrages de base : A. W. J. G. ORD-HUME, Barrel Organ, South-Brunswick - New York, 1978 ; ID., Clockwork Music, New York, 1973 ; J.J.L. HASPELS, Automatic musical Instruments. Their Mechanics and their Music 1580-1820, Utrecht, 1987 ; H. JÜTTEMAN, Mechanische Musikinstrumente : Einführung in Technik und Geschichte, Frankfurt, 1987 ; on consultera également les ouvrages anciens : N. BOSTON, L.G. LANGWILL, Church and Chamber Barrel-Organs. Their Origins, Makers, Music and Location, Edimburg, 1967 ; A. BUCHNER, Mechanical music Instruments, Londres (1959) ; A. CHAPUIS, Histoire de la boîte à musique et de la musique mécanique, Lausanne, 1955 ; A. PROTZ, Mechanische Musikinstrumente, Kassel - Basel, 1957.

[2 A. W. J. G. ORD-HUME, Joseph Haydn and the mechanical Organ, Cardiff, 1982, p. 16-17.

[3 Panharmonicon est le nom qui fut donné à une série d’orchestrions automatiques de concert, notamment celui de Joseph J. Gurck (1809 ?), et ceux de Johann Nepomuc Maelzel (1806 et 1812-1813).

[4F.J. FETIS,Biographie universelle des musiciens, t. VIII, Paris 1865, p. 447.

[5V.-Ch. MAHILLON, Catalogue descriptif et analytique du Musée Instrumental du Conservatoire Royal de Musique de Bruxelles, Bruxelles, 1880, rééd. anast., Bruxelles, 1978, t.I., p. 449-456, et en particulier p. 452.

[6L. RATNER, « Ars combinatorial » : Chance and Choice in Eighteenth century Music, dans Studies in Eighteenth-century Music : a Tribute to Karl Geiringer on his seventieth Birthday, Londres, 1970, p. 345.

[7Voir F.W. MARPURG, Kritische Einleitung in die Geschichte und Lehrsätze der alten und neuen Musik, Berlin, 1759, et du même : Anfangsgründe der theoretischen Musik, Leipzig, 1757 ; Hrn. d’Alembert systematische Einleitung, in die musicalische Setzkunst, nach den Lehrsätzen des Hrn. Rameau, Leipzig, 1757 ; Handbuch bey dem Generalbasse und der Composition mit zwey-drey-vier-fünf-sechs-seiben-acht und mehrern Stimmen, Berlin, 1755-1760 ; Abhandlung von der Fuge nach den Grundsätzen und Exempeln der besten deutschen und ausländischen Meister entworfen, Leipzig, 1806 ; Versuch über die musikalische Temperatur, Breslau, 1776.

[8Bibliothèque Royale Albert Ier. Bruxelles, Fonds Fétis, 6838.

[9L. RATNER, op. cit., p. 344.

[10Voir l’Avertissement publié en tête de l’ouvrage. Rien de surprenant à ce que le musicologue Charles Burney accusa Kirnberger d’être « more ambitious of the caracter of an algebraist, than a musician of genius » (Ch. BURNEY, The present State of Music in Germany, the Netherlands, and the United Provinces, t. II, Londres, 1775, p. 213).

[11Sur les jeux de dés de Mozart, voir O. E. DEUTSCH, Mit Würfel Komponieren, dans Zeitschrift für Musikwissenschaft, t. XII /9-10, juin-juillet 1930, p. 595 ; P. LÖWENSTEIN, Mozart Kuriosa, dans Ibid., t. XII /6, mars 1930, p. 342-346 ; H. GERIGH, Würfelmusik, dans Ibid., t. XVI, 1934, p. 359-sv ; H. SCHERCHEN, Mozarts Anleitung ..., dans Gravesaner Blättern, 4, mai 1956, p. 3-18.

[12Sur le metronome, ses perfectionnements et son usage, voir principalement : J.T. HARRISON, A New Metronome, dans Proceedings of the Musical Association, t. XX/4, 1893, p. 23-sv ; Z. DRECHSEL, Geschichte des Taktmessers, dans Zeitschrift für Instrumentenbau, t. XLVI, 1926, p. 948 ; R. E. M. HARDING,The Metronome and its Precursors. Origins of Musical Time and Expression, Londres, 1938 : W. GEORGI,Das Metronom als Freund, dans Klavierspielerbüchlein, Zurich, Freibourg,1953 ; F. GOEBELS, Von sinnvollen Gebrauch des Metronoms, dans Musik und Unterricht, t. XLIX,1958, p. 5-sv. ; et sur les metronomes de Maelzel en particulier : Allgemeine Musikalische Zeitung, t. XIX/25, 18 juin 1817, col. 417-422 ; The Quarterly musical Magazine and Review, Londres, t. III, 1821, p. 302 ; t. VI,1824, p. 31-33 ; Revue musicale, Ire série, t. II, Paris,1828, p. 361-364 ; The Harmonicon, t. XI, Londres, mai 1833, p. 96-97.

[13J. de Vos Willems à D. N. Winkel, Amsterdam, 17 novembre 1819, dans RIJKSARCHIEF NOORD-HOLLAND, Koninklijk Nederlandsch Instituut, 4e Klasse, Minuut uitgaande brief, I, 353.

[14Voir notamment A.W.J.G. ORD-HUME, Barrel Organ, Sout-Brunswick - New York, 1978.

[15F.J. FETIS, Biographie universelle..., t. V, p. 397.

[16Que l’on songe, par exemple, aux travaux sur les engrenages à profil cycloïdal de Philippe de La Hire (1640-1718) contenus dans son Traité des épicycloïdes et leur usage en mécanique (1694), suivi du Traité de mécanique (1695), où l’utilisation des courbes cycloïdes pour tracer le profil des dents est longuement étudiée ; que l’on songe encore au mémoire présenté quarante ans plus tard, en 1733, par le géomètre Camus (1672-après 1732), à l’Académie des Sciences, « Sur la figure des dents des roues et des ailes de pignons », inséré en 1766 dans son Cours de mathématique ; ou mieux encore aux travaux théoriques de Léonard Euler (1707-1783), entre 1754 et 1765. Voir à ce sujet M. DAUMAS, A. GARANGER, Les premières étapes du machinisme, dans Histoire générale des Techniques, pub. sous la dir. de M. DAUMAS, t. II, Paris, 1965. p. 285-288.

[17A. THIOUT, Traité de l’horlogerie, Paris, 1747.

[18J.-A. LE PAUTE, Traité d’horlogerie, Paris, 1755 et 1767.

[19F. BERTHOUD, Essai sur l’horlogerie, dans lequel on traite de cet art relativement à l’usage civil, à l’astronomie et à la navigation, Paris, 1763, 1786. Berthoud est encore l’auteur de plusieurs ouvrages sur le problème des longitudes et des chronomètres de marine. Voir E. VON BASSERMANN-JORDAN, Montres, horloges et pendules, trad. de l’Allemand par R. WALTER, éd. rev. Et cor. par H. VON BERTELLE, Paris, 1964, passim et notament p. 502).

[20Encyclopédie méthodique. Arts et métiers mécaniques, t. IV, Paris (Panckouke), Liège (Plomteux), 1785, p. 85-90, et Dom F. DEDOS de CELLES, L’art du facteur d’orgues, 4è partie, Paris, 1778, p. 563-634.

[21Ibid., p. 578 et pl. XVIX.

[22SAVERIEN, Histoire des progrès de l’esprit humain dans les sciences exactes et dans les arts qui en dépendent, Paris, 1766, p. 311-315.

[23P. M. HAMEL,Nouveau manuel complet du facteur d’orgues, t. I., Paris, 1849, p. LXV-LXVI.

[24J.E. ROBERT-HOUDIN, Confidences et révélations. Comment on devient sorcier, Blois, 1868, p. 174-177.

[25Sur les machines dans la philosophie, voir O. MAYR, Philosophers and Machines, New York, 1976 (C.R. de E.T. LAYTON, dans Technology and Culture, t. XVIII/1, janv. 1977, p. 89-91). Le problème des implications philosophiques des multiples aspects de la technologie a fait l’objet d’une recherche bibliographique rétrospective par C. MITCHAM et R. MACKEY, dans Ibid., t. XIV/2, 2e partie, avril 1973, ce dernier ouvrage ne contient hélas aucun index.

[26C’est chez Nicolas d’Oresme (c. 1325-1382) que se trouve pour la première fois l’idée que l’univers est une immense horloge fabriquée par un Dieu horloger ; cette métaphore deviendra célèbre et sera reprise souvent (cf. A. UNGERER, Les horloges astronomiques et monumentales depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, Strasbourg, 1931).

[27Voir notamment R. DESCARTES, Traité de l’homme, dans Œuvres et Lettres de Descartes, Bibliothèque de la Pléiade, 1953, p. 805-873. L’horloge sert chez Descartes à exhiber un modèle cosmologique.

[28M. MERSENNE,Harmonie universelle, Paris, 1636, rééd. fascim, Paris, 1965, t. Il, p. 159.160.

[29W. HARVEY, Exercitatio anatomica... de motu cordis et sanguinis in animalibus, Amsterdam, 1628.

[30C’est, semble-t-il, avec le médecin padouan Santorio Santorio que l’intelligibilité mécanique investit le cadre de la médecine. Avec Borelli (1608-1679) et son disciple Bellini, l’iatromécanisme se systématise contre la théorie des humeurs. Ce mouvement aboutit à l’ambitieuse synthèse de Boerhaave (1668-1738) et atteint sa maturité expérimentale dans ses Institutiones medicae (1707) et ses Aphorismi de cognoscendis et curandis morbis (1708).

[31E. JACOTOT, Enseignement universel. Musique, Paris, 1829, p. 264-274.



















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