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Son intention déclarée est bel et bien de ramener des ballons à Paris
même ; mais il est possible qu’il ait accepté sans enthousiasme l’idée d’embarquer des pigeons pour le cas où l’atterrissage ne pourrait se faire à Paris. Quant à la mission de Spuller en Angleterre, Debuchy n’en semble pas informé, en tout cas il n’en pipe mot. Le choix du chargé de mission est cependant très explicable. Non seulement Spuller s’était déjà familiarisé avec le maniement d’un ballon, mais il jouissait de la confiance de Gambetta sans être pourvu d’un mandant officiel, ce qui lui donnait une grande liberté d’action. Bien qu’il ait été souvent considéré comme le secrétaire de Gambetta, voire son chef de cabinet (Tissandier, 1871 : p. 119), Spuller s’est hautement défendu d’être, à cette époque, autrement lié à Gambetta que par des relations d’amitié ou de collaboration volontaire (Spuller, 1879 : p. 13). J’aurai l’occasion de revenir sur ce point.

Un autre indice de la collaboration entre Spuller et Fonvielle est le passage où celui-ci cherche à discerner les progrès que pourrait connaître l’aéronautique. Il dit textuellement (Fonvielle, 1871 : p. 124) :

Les aéronautes se servaient toujours de jumelles marines, dans lesquelles
les objets sont redressés au grand préjudice de la netteté des images, de
la pénétration, du grossissement et de la grandeur du champ. J’ai eu l’idée
d’associer deux lunettes astronomiques, qui donneront un instrument très
commode, même à terre, pour les aéronautes, et je ne serais pas étonné qu’il fût assez puissant pour permettre de retrouver les satellites de Jupiter
.

On découvre ici l’origine des deux lunettes astronomiques accouplées
dans la lettre de Spuller ; il semble effectivement plus naturel d’endosser à Fonvielle la paternité d’un tel dispositif. De façon générale, la comparaison des textes de Spuller et de Fonvielle ne permet pas toujours de déterminer à coup sûr le rôle précis de chacun, et l’on ne peut s’engager dans cette voie qu’avec précaution. C’est probablement Spuller qui a conclu l’achat du ballon de Coxwell, peut-être grâce aux fonds récoltés par Fonvielle ; c’était la conséquence normale de l’aval sollicité par Fonvielle auprès de la délégation de Bordeaux. Si Spuller avait manifestement l’intention de rentrer à Paris à bord de ce ballon, il ne pouvait le faire sans l’assistance d’un authentique aéronaute ; mais il n’est pas sûr que ce compagnon dût être Fonvielle, car celui-ci semble avoir eu surtout à cœur de rassembler à Lille le plus de ballons possible et d’organiser leur répartition vers les points de départ les plus propices d’après la direction du vent.

On pourrait s’étonner de voir que ni Spuller, ni Fonvielle ne font allusion
à leur collaboration temporaire. A mon sens, ce mutisme s’explique aisément. Dans le chef de Spuller d’abord, tenu qu’il était de se limiter à l’essentiel dans sa lettre à Catalan. Pour Fonvielle, il s’agirait plutôt d’un souci de discrétion, sinon d’une obligation. Il faut ici rappeler que le rôle ambigu de Spuller durant le conflit de 1870-71 a paru suffisamment suspect pour être examiné par la commission parlementaire d’enquête réunie à Versailles en 1871 (Spuller, 1879 : p. 13). Fonvielle devait-il jeter de l’huile sur le feu en clamant que le factotum officieux de Gambetta était allé quérir discrètement un ballon dans la neutre Angleterre, pour aider à la lutte contre l’Allemagne ? D’autant qu’un autre ami de Gambetta, Laurier, s’était rendu non moins discrètement en Angleterre pour contracter, au profit de la délégation, un emprunt de 200 millions auprès de la maison Morgan. L’heure n’était certes pas aux révélations étourdies.

Reprenons une dernière fois la lettre de Spuller pour tenter de clarifier
encore quelques points de détail.

... D’abord, la marge d’incertitude au sujet de la date d’envoi de la lettre
s’est graduellement réduite. Vu que Fonvielle a seulement quitté Paris le
23 novembre, vu les multiples démarches qui ont précédé l’acquisition du ballon de Coxwell, il est permis d’avancer que Spuller a posté sa lettre entre le 15 et le 25 décembre 1870, probablement plus près de cette dernière date que de la première. En second lieu, nous savons par Fonvielle que l’espoir de réussite exhalé dans la lettre s’est trouvé déçu. La seule confirmation de cet échec que j’aie trouvée dans les écrits de Spuller lui-même est implicitement contenue dans un discours prononcé quelques années plus tard, lors d’un banquet à Seurre, sa ville natale, et publié par après (Spuller, 1879 : p. 13).

Quand M. Gambetta, l’ayant enfin emporté dans les conseils du gouvernement, partit de Paris pour soulever le reste de la France, j’ai eu l’honneur de l’accompagner, et depuis lors je ne l’ai plus quitté.

Si Spuller avait réussi à ramener le ballon de Coxwell à Paris, il n’eût pas
manqué de ménager ici un effet d’autant plus assuré que l’euphorie d’un banquet y poussait :

et depuis lors, je ne l’ai plus quitté, si ce n’est pour rentrer par la voie des
airs dans Paris assiégé, rejoignant ainsi les rangs de ses défenseurs en vue
d’un suprême effort
. (Tonnerre d’applaudissements. Ovations prolongées.)

Il est tentant de se demander si Spuller a reçu les informations et les
conseils qu’il sollicitait de l’Observatoire de Bruxelles. La réponse est négative presque à coup sûr. Vraisemblablement Catalan s’est-il fait un devoir d’approcher personnellement Quételet à ce propos, mais tout donne à penser qu’il a dû essuyer un refus poli. La neutralité de la Belgique dans le conflit franco-allemand ne permettait guère à un organisme officiel de prêter la main à une opération qu’on pouvait considérer comme militaire. Au surplus, si l’opinion en Belgique était, en gros, plutôt favorable à la France, le gouvernement belge ne pouvait éviter de tenir compte des trop nombreuses occasions en lesquelles, les années précédentes, l’annexion de la Belgique par la France avait été mise sur le tapis. L’année d’avant, ç’avait encore été l’affaire des chemins de fer du Luxembourg, dans laquelle la fermeté de Frère-Orban avait fait pièce aux visées de l’empereur. Mais le bouquet, c’était, en cette année 1870, l’affaire du traité Benedetti.
La France n’avait pas plutôt déclaré la guerre à la Prusse que Bismarck, refaisant en quelque sorte à l’envers le coup de la dépêche d’Ems, et une nouvelle fois aux dépens de l’infortuné Benedetti, divulguait dans le Times du 25 juillet 1870 le texte secret d’un projet de traité, écrit par Benedetti et imprudemment laissé en 1866 dans les mains de Bismarck ; l’article IV disait tout uniment : le Roi de Prusse ne s’opposera pas à ce que l’Empereur Napoléon, après avoir conquis la Belgique, l’incorpore à l’Empire français.

L’émotion soulevée par cette prose détermina Gladstone à faire adopter
un traité qui renforçait pour un an les obligations contractées en 1839 au sujet de la neutralité belge ; le gouvernement impérial se résolut, le 11 août 1870, à signer la convention qu’on lui tendait. Malgré le passage de l’empire à la république, comment le gouvernement belge aurait-il pu, dans un tel climat, fermer les yeux sur l’assistance accordée à Spuller par l’Observatoire de Bruxelles ? Il eût été d’autant plus aberrant de s’exposer à un incident avec la Prusse que l’issue de la guerre laissait de jour en jour moins de place au doute.

[1 Bull. Soc. roy. Bot. Belg. 119, fascicule 1 (sous presse).

[2Lors de la séance du 2 avril 1986.

[3C’est dans d’autres circonstances qu’un an plus tôt, le 4 septembre 1870, Napoléon avait
traversé Liège en train spécial : il se rendait à son lieu de captivité, le chateau de Wilhelmshöhe.

[4Franceschini Pietri, le secrétaire attitré de Napoléon III, avait accompagné celui-ci à Wilhelmshöhe, puis, le 19 mars 1871, en Angleterre.

[5 Il n’était pas question d’incognito lors du premier séjour d’Eugénie de Montijo à Spa, en
1849, quatre ans avant son mariage avec Napoléon III.

[6Pages de l’édition posthume de 1656, mais le fait est déjà mentionné dans l’édition de 1627.

[7Pages citées d’après la onzième édition, de 1743.

[8 Pages citées d’après la onzième édition, de 1743.



















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