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Le nombre élevé des ballons ainsi livrés aux éléments varie quelque peu
selon les auteurs : 64 pour Tissandier, 71 pour Fonvielle et Debuchy ; mais ce dernier retombe à 65 en décomptant un ballon sans passagers et quelques
départs avortés ; il ne semble d’ailleurs pas que les 71 ballons recensés
par Debuchy correspondent exactement à ceux de Fonvielle. G. Tissandier, son frère Albert et Fonvielle sont partis respectivement le 30 septembre, le 14 octobre et le 23 novembre, à bord du Céleste, du Jean Bart et de l’Egalité. L’escapade mouvementée de Gambetta et Spuller est rapportée par Debuchy avec force détails. Tous les voyages n’ont cependant
pas connu l’issue favorable de ceux que je viens de citer : deux ballons se sont perdus en mer, quatre sont descendus en des lieux occupés par les Allemands, le Ville de Paris a terminé son vol en Allemagne ; plus heureux, le Ville d’Orléans évita si bien l’ennemi en France et en Allemagne qu’il atterrit en Norvège. Au demeurant, la majorité des ballons sont arrivés à bon port, certains dans un état si lamentable que leur premier voyage fut aussi le dernier.

Dans l’histoire qui nous occupe, les évasions de Paris, si palpitantes
soient-elles, nous importent moins que les tentatives d’y rentrer. Exploits autrement hasardeux, car comment faire en sorte qu’un ballon emporté de loin par un vent de direction souvent changeante passe exactement au-dessus de la ville assiégée, et comment trouver alors en très peu de temps des repères assez précis pour toucher terre ni trop près, ni trop loin ? Je cite pour mémoire l’idée de diriger le ballon grâce à un moyen de propulsion autre que le vent : cette idée n’avait encore donné naissance, faute de moteurs convenables, qu’à des tentatives ridicules. Pourtant, la volonté de réussir était aiguillonnée par des motifs pressants : ramener à Paris des ballons convenables, des aéronautes compétents, ou des hommes qui, après l’une ou l’autre mission, tentaient de reprendre leur poste ; plus encore, apporter aux Parisiens des nouvelles du monde, singulièrement du reste de la France. Le besoin d’information n’était que partiellement rencontré par un service postal assez ingénieux : des pigeons voyageurs, préalablement expédiés de Paris par ballon, retournaient à tire d’ailes vers leur
colombier en emportant une masse de messages microscopiques. Quelque
admirable que fût le procédé de réduction photographique des textes, procédé dans lequel on peut voir l’origine historique des microfilms ou microfiches, on était cependant limité par diverses contraintes, depuis l’expédition préalable des pigeons jusqu’à leur préférence pour un vol du sud au nord, en passant par la nécessité de leur épargner des intempéries trop sévères et par le danger de la propagation de fausses nouvelles au moyen de pigeons tombés aux mains de l’ennemi. Aussi, malgré les aléas du retour à Paris, les frères Tissandier tentèrent par deux fois leur chance à bord du Jean Bart, les 7 et 8 novembre. L’inconstance des vents fit échouer les essais et les deux frères n’insistèrent pas. Dans l’ouvrage de Gaston Tissandier, on ne trouve d’ailleurs aucune allusion à d’autres tentatives. La prochaine initiative viendra de Fonvielle, qui va nous ramener à Spuller.

Dans son livre, Fonvielle cite une seule fois Spuller, en relatant l’évasion
de Gambetta et en le nommant curieusement S. Puller. En revanche, il
s’étend complaisamment sur l’idée de « rentrer par voie aéronautique », idée qui l’amène à concevoir et à commencer de réaliser un plan précis. Il
avait, à Londres, rencontré Mme Mallet, la femme d’un banquier resté à Paris, et qui souhaitait faire parvenir des messages à son mari. Laissons la parole à Fonvielle :

On m’offrit l’argent nécessaire pour acheter un grand ballon appartenant à l’un des plus habiles aéronautes anglais. J’écrivis à la délégation une lettre
ironique et indignée, les menaçant de dévoiler leur inepte conduite, s’ils persistaient à refuser d’établir une station aéronautique dans les départements du Nord. Cette lettre produisit son effet malheureusement trop tard, les ballons arrivèrent à Lille vers le milieu de janvier, et les vents ne se mirent à souffler du nord qu’au moment ou nos destins, hélas ! étaient fixés de façon définitive.

Le rapprochement de ce texte avec la lettre de Spuller à Catalan
s’impose irrésistiblement. Il s’agit ici du grand ballon de Coxwell, là du grand ballon de l’un des plus habiles aéronautes anglais. Or, nul plus que Coxwell (1819- 1900) ne méritait cet éloge (Figuier, 1882 : p. 152-153) ; qu’on en juge. A partir de juin 1861, Glaisher, chef du Bureau météorologique de Greenwich, s’engagea dans une série d’ascensions dont l’objectif était scientifique ; l’aéronaute Coxwell fut le compagnon attitré de Glaisher. Le 5 septembre 1862, au cours d’une de ces ascensions, ils s’élevèrent à 10.000 mètres, par un froid si intense que Glaisher perdit connaissance et que Coxwell, privé de l’usage de ses mains, dut actionner la soupape avec les dents. Cela ne dissuada pas les deux compères de récidiver. Il serait peut-être déplacé de dire que, dans sa nacelle, Coxwell n’était pas manchot, mais il était assurément l’un des plus habiles. On notera encore que Lille est donné comme point de ralliement par Spuller comme par Fonvielle.

Quant à l’effet de la « lettre ironique et indignée » menaçant de dévoiler
l’inepte conduite de la délégation (déplacée de Tours à Bordeaux dans la première quinzaine de décembre, en raison de l’avance allemande), il est brièvement décrit par Debuchy. La commission scientifique instituée le
28 septembre par la délégation n’était pas uniquement, comme l’affirme Fonvielle, « entourée de rêveurs et composée de notabilités incompétentes », puisque son président Silbermann avait fait appel à deux aéronautes aussi réputés que Duruof et Gaston Tissandier. Mais son activité se trouvait largement paralysée par l’examen d’un déluge de projets fantaisistes, venus quelquefois de l’étranger. Après le double échec du Jean Bart, on avait abandonné l’idée du retour à Paris par les airs, quand la diatribe du journaliste volant Fonvielle vint ébranler Gambetta. Trois aéronautes, dont Duruof, quelques volontaires et Cinq
ballons furent embarqués a Bordeaux pour Calais ; d’autres ballons, récupérés de divers côtés, portèrent à une quinzaine l’effectif de la flotte rassemblée à Lille, mais trop tard pour entrer en action avant la capitulation de Paris.

Debuchy laisse entendre que Fonvielle s’était rallié à un projet de
Léveillé, chef de cabinet de Steennackers, le directeur général des Lignes télégraphiques : reculant devant la difficulté de faire atterrir les ballons dans le périmètre assiégé, on limitait son ambition à passer près de Paris en lâchant au moment propice des pigeons porteurs de messages, ce qui permettait l’usage de volatiles mal entraînés à des vols prolongés. Chose étrange, Fonvielle ne parle nullement de ce projet dans son livre, pas plus que Spuller dans sa lettre.

[1 Bull. Soc. roy. Bot. Belg. 119, fascicule 1 (sous presse).

[2Lors de la séance du 2 avril 1986.

[3C’est dans d’autres circonstances qu’un an plus tôt, le 4 septembre 1870, Napoléon avait
traversé Liège en train spécial : il se rendait à son lieu de captivité, le chateau de Wilhelmshöhe.

[4Franceschini Pietri, le secrétaire attitré de Napoléon III, avait accompagné celui-ci à Wilhelmshöhe, puis, le 19 mars 1871, en Angleterre.

[5 Il n’était pas question d’incognito lors du premier séjour d’Eugénie de Montijo à Spa, en
1849, quatre ans avant son mariage avec Napoléon III.

[6Pages de l’édition posthume de 1656, mais le fait est déjà mentionné dans l’édition de 1627.

[7Pages citées d’après la onzième édition, de 1743.

[8 Pages citées d’après la onzième édition, de 1743.



















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