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Tournons-nous donc vers les archives spadoises, et faisons bonne
mesure. Tout d’abord, l’administration communale de Spa faisait paraître quotidiennement, d’avril à octobre, La liste des étrangers. Cette feuille énumérait les étrangers (à la ville) qui se faisaient connaître au cours de leur séjour à Spa ; la date de parution d’une telle déclaration volontaire ne correspondait pas forcément à la date d’arrivée ou de départ.

Or, le 2 juillet 1871, on découvre la mention : Bérardi, famille et s. (sujets), directeur de L’Indépendance belge, Bruxelles, Au Tivoli, rue Promenade
des VII heures, 10 personnes. Il y avait là de quoi caser non seulement le fils Gaston, mais encore, et amplement, Louis-Napoléon et Eugénie par substitution éventuelle à des membres de cette abondante tribu. La venue de Jean-Baptiste à Spa ne s’accompagnait d’ailleurs pas toujours d’un pareil cortège. Le 24 juillet 1872, la présence est signalée, à l’Hôtel de l’Univers, de M. et Mme Bérardi, rentiers, Bruxelles, 2 personnes (le même jour, coïncidence curieuse, apparaissait à l’Hôtel de Portugal un certain Catalan, professeur à l’Université de Liège).

D’autre part, un rapport du commissaire de police Hennet à un échevin
spadois, en date du 14 juillet 1871 (feuillet portant le n° 184), relate une querelle survenue le 12 juillet, à la table du trente et quarante de la Redoute, entre le directeur Bérardi de L’Indépendance belge et un certain Georges Beau, artiste dramatique, à propos de deux louis déposés par le premier sur la table et empochés par le second. L’incident est rapporté par le journal L’indiscret du 1er août 1871, qui cite seulement le nom de Léon Bérardi, directeur de L’Indépendance belge. La présence à Spa d’assez de Bérardi durant l’été 1871 est désormais si évidente qu’il ne semble plus téméraire d’identifier F. de Britta et Gaston Bérardi. Un dernier recoupement : aucun Britta ne figure dans La Liste des étrangers en 1870, 1871 ou 1872.

Mis en appétit par cette récolte dans les archives spadoises, on en viendrait presque à exiger des preuves similaires du séjour à Spa du couple impérial. Ce serait assurément faire bon marché des précautions prises pour conserver l’anonymat. Et pourtant, vers la fin de juillet 1871, la rumeur s’est répandue à Spa de la venue prochaine de Louis Bonaparte ! La Gazette de Spa, dans son numéro du 26 juillet 1871, reprend cette nouvelle de L’Etoile belge et la commente abondamment avant de la démentir. Elle évoque, pour la condamner, l’idée de « donner des charivaris » à l’ex-empereur et se risque à un envoi pas trop mal tourné :

Nous avons élevé un monument à la mémoire de Pierre le Grand, nous pouvons bien donner une place dans nos promenades à Napoléon le petit.

Cette bouffée de potins locaux, née sans doute de quelque indiscrétion ancillaire, était la fumée annonciatrice d’un feu qu’on s’est employé ensuite à masquer, non sans succès puisque, jusqu’à maintenant, plus rien n’a transpiré du séjour de Louis-Napoléon à Spa durant l’été 1871. L’article de La Gazette de Spa témoigne au demeurant combien, en pareille circonstance, l’incognito était souhaitable [5].

En fin de compte, on est porté à se demander le mobile du long voyage
qui, en cette fin d’été 1871, menait le couple impérial de Chislehurst à Carlsbad. Pour un séjour d’agrément et de cure dans des villes d’eaux, l’Angleterre n’offrait que l’embarras du choix. Je me permets d’avancer ici la conjecture que Louis- Napoléon et Eugénie, après un voyage de détente, se sont séparés à Carlsbad, que le premier est revenu en Angleterre, à Torquay au lieu de sa résidence habituelle de Camden Place à Chislehurst, pendant qu’Eugénie, poussant vers le Sud, allait s’embarquer en Italie pour l’Espagne, par exemple à Gênes. Il faut savoir qu’Eugénie est effectivement allée en Espagne en septembre 1871 pour régler une affaire financière, et que son époux est allé l’attendre à Torquay. La traversée de la France étant exclue pour elle, l’alternative était de contourner la France par l’est et d’achever le voyage par une courte traversée en Méditerranée, ou d’entreprendre une navigation de plusieurs jours par la Manche et l’Atlantique ; dans la seconde éventualité, encore fallait-il trouver le moyen d’éviter les eaux françaises, au péril de devoir trouver refuge quand même dans un port français si les redoutables caprices du Golfe de Gascogne mettaient le navire en difficulté. Si ce dilemme relève pour le mémorialiste des supputations gratuites, la révélation de la présence d’Eugénie à Carlsbad vers le 24 septembre est un sérieux indice du parti choisi par le couple impérial. La question se ramène somme toute à conduire promptement Eugénie de Carlsbad en Espagne sans mettre le pied en France ; la réponse est celle que j’ai donnée ci-dessus.

Il m’est agréable de remercier MM. R. Halleux, P. Lefèbvre et A. Georges
pour les informations qu’ils m’ont fournies ; mes remerciements vont aussi
M. Spailier, ancien bibliothécaire de la ville de Spa, qui s’est chargé fort aimablement, et avec brio, de la plongée dans la documentation spadoise.

Références

Beyens, 1925-1926. - Le Second Empire vu par un diplomate belge. Paris, Plon, 2 vol.

Catalan, 1892. - Miettes littéraires et politiques par un vieux mathématicien, Liège, Vaillant-Carmanne.

Deschanel, 1920. - Gambetta, Paris, Hachette.

S. Desternes et H. Chandet, 1961. - Napoléon III, homme du 20e siècle. Paris, Hachette.

S. Desternes et H. Chandet, 1957. - Louis prince impérial. Paris, Hachette.

Debuchy, 1973. - Les ballons du siège de Paris. Paris, France-Empire.

Figuier, 1882. - Les aérostats. Paris, Jouvet.

W. de Fonvielle, 1871. - Les ballons pendant le siège. Paris, Au bureau de l’éclipse.

Hoyoux, 1974. -Inventaire des manuscrits à la bibliothèque à l’Université de Liège, Bibliotheca Universitatis Leodiensis, publ. N° 24, t. II.

Spuller, 1879. - Conférences populaires. Paris, Dreyfous.

Spuller, 1893. - Conférence prononcée à la Société française de navigation aérienne le 6 juillet 1893, L’aéronaute, août 1893.

Tissandier, 1871. - En ballon ! pendant le siège de Paris. Souvenirs d’un aéronaute. Paris, Dentu.

Gueriot, 1980. - Napoléon III, t. II, Paris, Payot, 2e ed.

[1 Bull. Soc. roy. Bot. Belg. 119, fascicule 1 (sous presse).

[2Lors de la séance du 2 avril 1986.

[3C’est dans d’autres circonstances qu’un an plus tôt, le 4 septembre 1870, Napoléon avait
traversé Liège en train spécial : il se rendait à son lieu de captivité, le chateau de Wilhelmshöhe.

[4Franceschini Pietri, le secrétaire attitré de Napoléon III, avait accompagné celui-ci à Wilhelmshöhe, puis, le 19 mars 1871, en Angleterre.

[5 Il n’était pas question d’incognito lors du premier séjour d’Eugénie de Montijo à Spa, en
1849, quatre ans avant son mariage avec Napoléon III.

[6Pages de l’édition posthume de 1656, mais le fait est déjà mentionné dans l’édition de 1627.

[7Pages citées d’après la onzième édition, de 1743.

[8 Pages citées d’après la onzième édition, de 1743.



















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