9(2)

II

«  Un astre ressemblant à un sabre se tint au
dessus de la ville : c’était une comète qui a
duré un an. Ceci se passa avant la défection et
l’agitation pour la guerre... Pendant la nuit,
l’autel et le temple furent enveloppés d’une
lumière si vive, que l’on se croyait en plein
jour, un jour radieux ».
Passage de la comète de Halley en 66 ap. J.C.
Flavius Josèphe, Guerre Judaïque, VI, 5
 [6]

P/Halley, c’est ainsi qu’on dénomme un petit fragment de matière interstellaire qui nous revient tous les soixante seize ans.

Une comète, c’est un « rien », lumineux et chevelu, qui traverse l’espace au voisinage du soleil. Avant l’utilisation des télescopes, on en découvrait quatre ou cinq par siècle à la condition qu’elles soient brillantes et munies d’une longue et impressionnante queue diffuse. Voici trente ans on en trouvait une dizaine par an et, aujourd’hui, le bilan de la chasse aux comètes se monte à une vingtaine par an. Le plus grand nombre est constitué d’astres invisibles à l’œil nu.

Alors que les planètes se meuvent autour du Soleil sur des orbites quasi-circulaires situées à peu de chose près dans le même plan que celui de l’orbite terrestre (le plan écliptique), les comètes se singularisent par des orbites allongées, elliptiques fort excentriques. Les plus proches circulent sur des trajectoires dont les plans ne s’écartent guère de plus de vingt degrés du plan écliptique. Les plus lointaines, celles qui nous viennent de tellement loin qu’il n’est pas possible d’en déterminer la période (trop longue) et l’excentricité (voisine de 1) - on les dit « paraboliques » - ainsi que celles qui se « décrochent » d’un point de l’espace pour effleurer le Soleil et repartir à l’infini - on les dit « hyperboliques » - semblent provenir de n’importe quelle direction de l’univers. Les comètes proviendraient d’une région de l’espace située à la frontière du système solaire, une « réserve de Oort » du nom de l’astronome néerlandais qui en formula le premier l’hypothèse.

Elles sont ainsi messagères de la région située entre le Soleil et les étoiles les plus proches. La matière interstellaire y est constituée de quatre-vingt cinq pour cent d’hydrogène de quatorze pour cent d’He, de C, N, O, Fe, Si, Ca et de tous les autres corps de la nature. A cinquante ou cent mille fois la distance Soleil - Terre (c’est l’unité astronomique), le rayonnement du Soleil ou des étoiles est dix milliards de fois moindre que sur Terre. Aux températures extrêmement basses qui règnent dans ces régions « interstellaires » (30 à 70 Kelvin), l’atome d’hydrogène émet ou absorbe un rayonnement sur 21 cm de longueur
d’onde et l’eau s’y détecte par une radiation sur 1,3 cm. Ce sont là des composants essentiels des comètes.

A dix Unités Astronomiques, une comète devient observable et identifiable parce que son petit noyau (quelques km de diamètre) s’auréole d’un nuage sphérique constitué des gaz qui s’en échappent. Ce noyau est un agrégat plus ou moins cohérent de structures silicatées et de glace ou neige d’eau, de dioxyde de carbone ou d’ammoniac. Il réfléchit le rayonnement solaire qui lui parvient cent fois plus faible que sur la Terre. A partir de cette distance (voisine de celle de la planète Saturne) la coma ou chevelure gazeuse se constitue.

Au fur et à mesure qu’une comète s’approche du Soleil, sa chevelure prend de l’importance et, aux gaz libérés, s’ajoutent des poussières. Des mécanismes de diffusion de la lumière par ces poussières et de réémission fluorescente des rayonnements solaires s’installent. Quand la comète pénètre plus profondément au cœur de l’héliosphère, les poussières microscopiques sont repoussées à l’opposé du soleil par la pression de radiation. La queue cométaire se constitue. Combinant la vitesse d’échappement des poussières, la vitesse de la comète et la force qui résulte de cette pression, la queue poussiéreuse adopte une forme incurvée, longue parfois de centaines de millions de kilomètres et large de quelques dizaines de milliers de kilomètres. En diffusant la lumière solaire, elle forme un long bandeau sur le ciel selon l’angle sous lequel on la voit depuis la Terre.

Le rayonnement X et UV solaire excite les atomes de la chevelure, en arrache les électrons, les ionise et, par interaction avec le flux permanent de l’évaporation solaire (le vent solaire) constitue une seconde queue plus rectiligne que l’autre, souvent multiple et perturbée qui révèle les inhomogénéités du flux solaire et les instabilités qui se manifestent à l’intérieur du noyau cométaire, boule de neige incrustée de cailloux ou agrégat de petits corps cimentés plus ou moins solidement entre eux par les glaces ou les neiges.

En se rapprochant du Soleil, les comètes deviennent de plus en plus brillantes, bien que la proximité de l’astre du jour les rendent moins aisément observables. Les anciens citent des comètes visibles « en plein midi » à côté du Soleil. Avec le coronographe solaire, on peut parfois suivre leur approche et observer la rupture de leur noyau, insuffisamment solide. Parfois une comète se perd dans le Soleil, grain infime qui ajoute ses quelques tonnes aux milliards de tonnes d’hydrogène qui constituent l’essentiel de notre étoile.

[1En 1913, Georges Bigourdan édite un intéressant traité L’astronomie, l’évolution des idées et des méthodes, dans la table alphabétique duquel le mot comète n’est pas repris (non plus que météores, bolides, aérolithes ou étoiles filantes). Halley est cité huit fois sans l’ombre d’une allusion à la comète qui le rendit célèbre. Ceci est d’autant plus plaisant que l’auteur, astronome, rédigeait son travail (copyright en 1911) au moment du retour de 1910, qu’il l’a édité chez Flammarion éditeur et frère de Camille et, qu’en 1927, il compilera une liste de comètes historiques qui fait autorité (Ann. Bur. des Long.). Il existe heureusement une Histoire de l’astronomie de Doublet publiée en 1922 qui consacre plus de place à Halley et rappelle que Voltaire (Epître à Madame du Châtelet), Victor Hugo (La Légende des siècles) et Sully Prudhomme (Epreuves), qui était polytechnicien, célèbrent sa gloire.

[2 Hoefer (Histoire de l’Astronomie, 1873, pp. 461-462) attribue cet évènement à la comète de 1681-1682 en rapportant qu’Halley l’observa « pendant un voyage en France ». Par contre Doublet (op. cit. pp. 334-335) fixe ce voyage en 1680 et écrit : « il se trouvait à mi-route entre Calais et Paris quand il remarqua la fameuse comète de 1680... ». Dans son Histoire de la Science (1965), Pierre Rousseau emprunte aux deux auteurs des fragments difficilement conciliables : « ... 1679... l’année suivante ... une superbe comète apparut... L’astre chevelu passa, puis se perdit dans le rayonnement solaire. Sur ces entrefaites, Halley partit en France en 1682. Il était à mi-route entre Calais et Paris quand il aperçut une autre comète, exactement pareille à la première, mais passée de l’autre côté du Soleil et orientée juste à l’opposite. Si c’était la même ? se demanda-t-il ». Ce ne pouvait être la même. Admirons en passant l’ingénuité du « exactement pareille » tout aussi impossible.

[3 Hortense Lepaute, dont Le Gentil de la Galissière (1725-1792) retour des Indes en 1771, après avoir tenté en vain d’observer les passages de Vénus devant le Soleil les 6 juin 1761 et 9 juin 1769, fit la marraine de l’Hortensia.

[4Selon Doublet, il s’agirait du 3 avril (op. cit. p. 433). Mais J. Sauval (Ciel et Terre, vol. 101, 5-6, 1985, p. 210) précise trente deux jours d’écart. On peut penser qu’il s’agit d’une cocquille typographique (oubli de 1 dans 13).

[5On consultera avec profit l’article de H. Dupuis dans Ciel et Terre, vol. 101, pp. 217-220, 1985 : « 1910 : on se suicide, on fait la fête... mais on est surtout déçu ».

[6D’après A. M. Antoniadi « Idées des anciens sur les comètes » (L’astronomie, 52e année 1938, pp. 311-318, et « Les comètes, considérées en général comme des présages sinistres dans l’histoire » (ibidem, pp. 156-168).

[7IIIème Congrès International d’Histoire des Sciences. Tenu au Portugal du 30 septembre au 6 octobre 1934, sous le haut Patronage de S.E., le Président de la République Portugaise. Actes, Conférences et Communications. Lisboa, 1936 : 9-10.

[8G. Sarton, 1927-1948. - Introduction to the History of Science. I- III . 5 parts. Baltimore. I : 3.

[9ibid., 6.

[10Ibid., 19.

[11G. Sarton, 1952. - A History of Science : Ancient Science Through the Golden Age of Greece. Cambridge : xii.

[12Ibid., xi.

[13A. Koyré, 1966. - Etudes Galiléennes (3 parts, 1935-1939 ; reprinted in one volume), Paris : 11 .

[14See especially P. Duhem, 1913-59. - Le Système du Monde. I-X. Paris.

[15A. Koyré, 1958. - From the Closed World to the Infinite Universe. New York : vi.

[16ibid., v.

[17L. Thorndike, 1923-58. - A History of Magic and Experimental Science. I -VIII. New York.

[18H. Sigerist, 1955-61. - A History of Medicine. I-II . New York.

[19C. Singer, E. J. Holmyard & A.R. Hall, eds., 1954-58, A History of Technology. I-V. New York – London.

[20J. Needham, 1961. - Science and Civilisation in China, I : Introductory Orientations. Cambridge.

[21The first volume published was the second covering the sixteenth and seventeenth centuries. J.R. Partinglon, 1961. - A History of Chemistry. II London.

[22 « I am exceedingly sceptical of any attempt to reach a ’synthesis’ - whatever this term may mean - and I am convinced that specialization is the only basis of sound knowledge. » O. Neugebauer, 1952 & 62. - The Exact Sciences in Antiquity. New York : v-vi.

[23I.B. Cohen, 1957. - Some Recent Books on the History of Science, in Roots of Scientific Thought : A Cultural Perspective, ed. Ph. P. Wiener & A. Noland. New York : 627 -656. Published originally in the Journal of the History of Ideas.

[24M. Clagett, ed., 1962. - Critical Problems in the History of Science : Proceedings of the Institute for the History of Science at the University of Wisconsin, September 1-11, 1957. Madison : vi.

[25
W. Pazel, 1930. - Jo. Bapt. Van Helmont : Einführung in die philosophische Medizin des Barock. Berlin ; 1958. - Paracelsus : An Introduction to Philosophical Medicine in the Era of the Renaissance. Basel-New York ; 1967. - William Harvey’s Biological Ideas : Selected Aspects and Historical Background. Basel-New York.

[26W. Pagel, Autumn, 1945. - The Vindication of Rubbish, in Middlesex Hospital Journal : 1-4.

[27Ibid.

[28W. Pagel, 1967. - : 82.

[29W. Pagel, 1945. - : 4.

[30 F.A.Yates, 1964. - Giordano Bruno and the Hermetic Tradition. Chigago-London-Toronto.

[31F.A. Yates, 1972. - The Rosicrucian Enlightenment. London-Boston.

[32See Ibid., 113, 171-205.

[33R.S. Westfall, 1972. - Newton and the Hermetic Tradition in Science, Medicine and Society in the Renaissance : Essays to honor Walter Pagal .I-II, ed. Allen G. Debus, New York : 183-98.

[34 B.J.T. Dobbs, 1975. - The Foundations of Newton’s Alchemy or « The Hunting of the Greene Lyon », Cambridge- London- New York- Melbourne : 230.

[35P.M. Rattansi, 1973. - Some Evaluations of Reason in Sixteenth and Seventeenth Century Natural Philosophy, in Changing Perspectives in the History of Science : Essays in Honour of Joseph Needham, ed. M. Teich & R. Young, London : 148-166.

[36M. Hesse, Reasons and Evaluation in the History of Science, Ibid., 127-147.

[37T.S. Kuhn, 1968 ; 1979. - History of Science, in International Encyclopedia of the Social Sciences, I-XVIII, ed. D.L Sills. New York : XVI, 75-83.

[38Ibid. 79-81.

[39Ibid. 80.

[40Ibid.

[41T.S. Kuhn, 1962. - The Structure of Scientific Revolutions. Chicago. This book was alo issued as vol. II, number 2 of the International Encyclopedia of Allfied Science published by the University of Chicago Press.

[42As exemples of this literature see the following : B. Barnes, 1982. - T.S. Kuhn and Social Science, New York ; S. Seiler, 1980. - Wissenschaftstheorie in der Ethnologie : zur Kritik u. Weiterführung d. Theorie von Thomas S. Kuhn anhand etnograph. Berlin ; G. Gutting, ed. c. 1980. - Paradigms and Revolutions : Appraisals and Applications of Thomas Kuhn’s Philosophy of Science. Notre Dame.

[43K. Thomas, 1971 ; 1973. - Religion and the Decline of Magic : Studies in Popular Beliefs in Sixteenth - and Seventeenth-Century England. Harmondsworth.

[44C. Hill, 1972 ; 1973. - The World Turned Upside Down : Radical Ideas During the English Revolution. New York : especially 231-246.

[45 M.C. Jacob, 1976. - The Newtonians and the English Revolution 1689-1720. Ithaca : 16- 17.

[46W.J. Broad, History of Science Losing Its Science, in Science 207 January 25, 1980 : 389.

[47P. Wood, September, 1980. – RecentTrends in the History of Science : The dehumanisation of history, in BSHS Newsletter, N° 3 : 19-20.

[48H. Butterfield, 1959, - The History of Science and the Study of History, in Harvard Library Bulletin 13 : 329-347.

[49Ibid. 347.

[50 H. Butterfield, 1952. - The Origins of Modern Science 1300-1800. New York.

[51J.B. Conant, 1960. - History in the Education of Scientists, Harvard Library Bulletin 14 : 315-333.

[52Ibid. 325.

[53This assessment is my own after having taught courses of this genre for four years both at Harvard University and the University of Chicago during the years 1957-1959 and 1961-1963.

[54T.S. Kuhn, 1968 ; 1979 : 81.



















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