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Dans l’Egypte gréco-romaine, comme dans l’Egypte pharaonique (Jonckheere, 1952), des médecins ont pu jouer le rôle de conseiller royal (Cumont, 1937, p. 30 ; Gorteman, 1957, pp. 313-336). On constate d’ailleurs que la plupart des souverains hellénistiques avaient à cœur de s’attacher les services des célébrités de leur temps (par exemple, on trouve Diphilos de Siphnos chez Lysimaque, Dioclès chez Antigone Gonatas, Métrodore d’Amphipolis chez Antiochus I). Aucune capitale n’attira cependant plus les sommités médicales qu’Alexandrie : dès l’aube du IIIème siècle avant notre ère, elle devint en effet le siège d’écoles qui, à leur tour, essaimèrent dans le monde méditerranéen. Qu’il suffise de citer ici les noms d’Hérophile (né dans le dernier tiers du IVème siècle, empirique, il exerça surtout son art à Alexandrie sous les deux premiers Ptolémées, et il est considéré comme le fondateur de l’anatomie scientifique), d’Erasistrate (un peu plus jeune que le précédent, il était surtout anatomiste et physiologiste) et de son frère Cléophante, de Straton (élève d’Erasistrate), d’Eudème (un peu plus jeune qu’Hérophile et qu’Erasistrate, anatomiste), de Mnémon de Sidé (à la demande de Ptolémée III Evergète, il apporta de sa patrie un exemplaire enrichi de notes du IIIe livre des Epidémies hippocratiques), d’Appolonios de Memphis (érasistratéen, élève de Straton), de Philinos de Cos (élève d’Hérophile, empirique), et d’Andréas de Caryste. Hérophiléen, ce dernier accompagna Ptolélée IV Philopator dans sa campagne contre Antiochus III, et il fut tué dans la tente du roi, en 217 avant notre ère. On remarquera que ces médecins qui ont gravité dans l’orbite royale, sont des Grecs, comme leurs souverains, et non des indigènes.

Les médecins théoriciens sont surtout les savants alexandrins (Michler, 1968). L’enseignement de la médecine était si réputé en Egypte, que beaucoup de médecins signalent qu’ils y ont fait des études ou même qu’ils sont originaires de ce pays (Bernard, 1966). C’est notamment le cas de Galien, qui étudia à Alexandrie, où il resta environ cinq ans [11], de Rufus d’Ephèse, qui fit également un séjour de quelque durée en Egypte [12], mais c’est aussi le cas de médecins moins connus, comme Dorothéos, enterré à Tithorée dans le Parnasse, sur le tombeau duquel on lit (W. Peek, Grab-Epigr., 766) : « Dorothéos, ô étranger, ce savant est caché sous la terre, médecin qui ne quitta la vie qu’en sa vieillesse, lui qu’autrefois mit au monde Alexandrie, sa patrie, baignée par le Nil, où il apprit son savoir », ou comme cet autre médecin dont l’épigramme, trouvée à Milan (W. Peek, Grab-Epigr., 1907), porte le texte suivant : « Il avait pour patrie la toute divine Egypte ».

Pour travailler et mener à bien leurs recherches, les savants alexandrins disposaient de deux instruments de travail qu’ils devaient à l’initiative des Lagides et de leur politique de prestige : le Musée, dont les dépendances abritaient probablement des salles de dissection, et les Bibliothèques, qui contenaient plusieurs centaines de milliers de rouleaux (Bernand, 1966, pp. 112-122).

C’est à Alexandrie que furent accomplis les progrès les plus remarquables en chirurgie, sous l’impulsion des connaissances acquises dans des sciences nouvelles : l’anatomie et la mécanique. Il semble bien, en effet, que les premières dissections systématiques de corps humains ont été pratiquées, dans
cette ville, au IIIème siècle avant notre ère, à l’initiative d’Hérophile et d’Erasistrate [13]. Pour mieux comprendre le fonctionnement des organes, « il est donc nécessaire, écrit Celse (Prooemium, 23-24), d’inciser les cadavres et d’explorer leurs viscères et leurs entrailles. Hérophile et Erasistrate ont bien mieux fait, puisqu’ils ouvrirent tout vifs les criminels qu’ils reçurent des rois au sortir de la prison, et qu’ils examinèrent, alors qu’ils étaient encore en vie, ce que la nature avait caché auparavant ». La meilleure connaissance des mécanismes du corps humain entraîne les premiers essais en chirurgie opératoire ou sanglante. Dans certains cas, ceux-ci peuvent aboutir à des pratiques qui nous paraissent aujourd’hui aberrantes. Par exemple, Erasistrate ouvre la cavité abdominale d’un hépatique pour appliquer la médication directement sur l’organe malade, ensuite, il purge le patient (Caelius Aurelianus, Morb. chron., III, 4, 65 = 3 Alb, p. 38 Michler).

Le perfectionnement des instruments et des appareils entraîne le développement de la chirurgie externe et de la chirurgie osseuse. Les médecins disposent désormais d’instruments différenciés pour traiter les blessures et d’appareils redresseurs et extenseurs perfectionnés, et même nouveaux, pour réduire les luxations et les fractures. De nombreux ouvrages paraissent sur ces questions (Gal., Hipp. artic. com., I, 18 = XVIII, 1,339), dont aucun n’est conservé aujourd’hui. D’après Celse (VII, Prooemium, 2-3), dont le témoignage est corroboré par les fragments conservés dans les papyrus grecs de médecine, les progrès en chirurgie furent surtout le fait, en Egypte, de Philoxène (2ème moitié du IIe s. av. J.-C.), de Gorgias (IIe s. av. J.-C.), de Sostrate (1re moitié du Ier s. av. J.-C.) ; d’Héron (1re moitié du Ier s. av. J.-C.), d’Apollonios de Citium (milieu du Ier s. av. J.-C.), d’Apollonios Mys (fin du Ier s. av. J.-C.), et d’Hammon (ou Ammonios) d’Alexandrie (Ier s. av. J.-C.). N’oublions pas non plus Héliodore, qui fut l’un des chirurgiens les plus célèbres de son époque (2ème moitié du Ier siècle de notre ère) et qui était peut-être originaire d’Egypte où son nom est bien attesté, ni Antylle d’Alexandrie (son activité se situe entre 100 et 350), qui fut médecin pneumatiste, hygiéniste et surtout chirurgien. De tous ces médecins, il ne nous reste que des fragments épars.

[1
Voir, par exemple, la bibliographie citée dans notre Inventaire analytique, p. II.

[2 Dans la suite de l’exposé, les papyrus sont désignés par les lettres I.A. suivies d’un nombre, qui renvoient aux nos de notre Inventaire analytique.

[3Voir notre article La « collection médicale » d’Antinoopolis, à paraître dans Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik.

[4Le ptérygion se caractérise par un « voile conjonctival triangulaire, tendu de l’angle interne de l’œil à la face antérieure de la cornée, ayant souvent tendance à s’étendre vers le centre de celle-ci » : voir J. Hamburger [préf.], Dictionnaire de médecine, Paris, Flammarion, 1975, p. 616, s.v. ptérygion.

[5Le staphylome se caractérise par une « ectasie ou distension d’une partie de la paroi du globe oculaire » : voir Dict. méd. Flammarion, p. 685, s.v. staphylome.

[6Pour l’inscription, voir K. Sethe, Hier. Urk. der Gr.-Röm. Zeit, Heft 1, n° 22 (Weihinschrift auf dem Granitsockel eines Denkmals der König Ptolemäus Philadelphe) ; G. Dressy, Notes et remarques. Rec. Trav., t. 16 (1894), p. 43 (XCIII).

[7Sur le sanatorium de Deir-el-Bahari, voir C.R. Peers, Greek Graffiti from Der el Bahari and El Kab, dans Journal of Hellenic Studies, 19 (1899), pp. 13-18 ; J.G. Milne, The Sanatorium of Dêr-el-Bahari, dans Journal of Egyptian Archaeology, 1 (1914), pp. 96-98 ; A. Bataille, Améenothes, fils de Hapou à Deir-el-Bahari, dans B.S.F.E., 3(1950), pp. 6-14 ; Les inscriptions grecques du temple de Hatshepsout à Deir-el-Bahari, Le Caire, 1951.

[8Sur les saints Cyr et Jean, voir aussi St Sophon, De Ss. Cyro et Joanne, M. 87, 3, col. 3693 B et 3696 c.

[9Voir notre article La « collection médicale » d’Antinoopolis, cité plus haut.

[10 Voir I.A., pp. IV-V ; 49 ; 75 ; 117 ; 150 ; 176 ; 232 ; 247 ; 345 ; 405. Voir aussi les papyrus magiques repris par K. Preisendanz, Papyri Graecae Magicae, 2 vol., Leipzig-Berlin, 1928 et 1931.

[11Gal., De anatom. adm., I, 1 (II, 217-218).

[12Rufus, De l’interrog. des malades, 67 et 70 (pp. 216-217 Daremberg - Ruelle).

[13Sur l’histoire de la dissection dans l’antiquité, voir not. L. Edelstein, Die Geschichte der Sektion in der Antike, dans Quell. und Stud. z. Geschichte d. Naturwiss. und d. Medizin, 3, 2 (1932), réédité sous le titre The History of Anatomy in Antiquity, dans Ancient Medicine, Baltimoire, 1967, pp. 247-301 ; F. Kudlien, art. Anatomie, dans R.E., Suppl. 11 (1968), pp. 38-48 ; G. Lloyd, Alcmaeon and the Early History of Dissecion, dans Sudhoffs Archiv, 59, 2 (1975), p. 116.



















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