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C’est à l’époque ptolémaïque (dès 261/260 avant notre ère) que la terrasse supérieure du temple funéraire d’Hatchepsout à Deir-el-Bahari [7] fut consacrée au culte d’Aménothès, fils de Hapou, et à celui d’Imhotep-Asclépios. Architecte d’Aménophis III, le premier construisit pour lui le grand temple funéraire dont il ne reste que les fameux colosses de Memnon (Vandier, 1949 ; Posener et al., 1970 ; Leca, 1971 ; pp. 98-99). Assimilé par les Grecs à Asclépios, le second était architecte de Djéser, pour lequel il fit édifier la pyramide à degrés de Saqqarah (Vandier, 1949, pp. 222-223 ; Posener et al., 1970 ; Leca, 1971, pp. 97-98). Tous deux furent déifiés à l’époque ptolémaïque. Comme le prouve la grande majorité des inscriptions et des graffiti que les « miraculés » gravaient ou peignaient sur les murs (récits de guérison, actes d’adoration à la divinité, simples noms), ce lieu de pèlerinage, qui fonctionna sûrement jusqu’à la fin du IIème siècle ap. J.-C., était surtout fréquenté par des Grecs.

Ce fut aussi le cas du « sanatorium » de Dendérah, situé dans le temple d’Hathor, qui fut mis en chantier sous les derniers Ptolémées et achevé à l’époque romaine. F. Daumas, qui a étudié le site (Daumas, 1957 ; Leca, 1971, pp. 100- 101), y a découvert des restes d’installations « balnéaires » : un long couloir bordé de statues guérisseuses et muni d’un système d’écoulement vers des bassins de dimensions différentes, lui suggère que l’on versait sur les statues de l’eau qui s’écoulait vers les bassins dans lesquels les malades venaient tremper leurs membres malades.

Pour le Sérapéum de Canope, nous disposons du témoignage du géographe Strabon (Ier siècle avant notre ère). « Canope, écrit-il (Géogr., XVII, 1, C. 801), possède le sanctuaire de Sérapis, objet d’une grande vénération, car il s’y opère des guérisons, en sorte que même les gens de la plus haute qualité y ajoutent foi et viennent s’y endormir pour leur propre guérison, ou bien d’autres le font à leur place. Certains consignent même par écrit les guérisons, d’autres, des preuves de l’efficacité des oracles qui y sont rendus ». A Canope, des miracles s’opéraient également dans l’Isieion (Bernand, 1966, pp. 132-133) car, comme l’explique (l, 27, 2-7) Diodore de Sicile (Ier s. avant J.-C.), Isis était aussi considérée comme une divinité guérisseuse : « les Egyptiens disent qu’Isis a inventé beaucoup de remèdes utiles à la santé et qu’elle possède une grande expérience de la science médicale. Aussi, ayant obtenu l’immortalité, elle se plaît surtout à soigner les humains et, durant le sommeil, elle donne des secours à ceux qui lui en demandent, manifestant clairement son apparence particulière et sa bienfaisance aux hommes qui en ont besoin (...). Pendant le sommeil, en effet, se tenant prés d’eux, elle donne aux malades des remèdes contre leurs maladies, et ceux qui lui obéissent sont guéris contre toute attente. Beaucoup qui avaient été laissés sans espoir par les médecins à cause de la nocivité de leur mal, ont été sauvés par elle. Bien des gens complètement privés de la vue ou de
l’usage de quelque autre partie du corps, chaque fois qu’ils ont cherché refuge auprès de cette déesse, ont été de nouveau rendus à leur premier état ».

Il ressort des relations de Strabon et de Diodore de Sicile que l’une des méthodes thérapeutiques utilisées dans ces sanctuaires était l’incubation (Otto, 1905 ; Pley, 1916 ; Cumont, 1937 ; Daumas, 1957 ; Zintzen, 1972). Allongés dans des galeries où ils étaient isolés du monde et mis en condition, les malades espéraient obtenir, pendant leur sommeil, le remède aux maux dont ils souffraient. Comme le songe thérapeutique envoyé par la divinité était souvent déconcertant, un onirocrite ou interprète des songes avait la charge de leur en expliquer le sens.

A partir du Vème siècle, et surtout aux VIème et VIIème siècles, beaucoup de ces temples furent abandonnés ou détruits, et remplacés par des églises chrétiennes où l’on vénérait des saints et des martyrs réputés guérisseurs (Philipsborn, 1961). Ainsi, à Canope, le centre du pèlerinage n’était plus le Sérapéum ou l’Isieion, mais l’Eglise des Evangélistes où l’on avait transféré les corps des saints anagyres Cyr et Jean. Fidèles aux pratiques en usage dans les sanctuaires païens, les malades dormaient dans l’église où ils attendaient l’apparition des saints (Bernand, 1966, pp. 131-133) [8]. A Antinoopolis, c’est le culte de Saint Colluthe, médecin et martyr (+ 19 mai 305) souvent invoqué pour les maladies des yeux, qui attirait les foules dans sa chapelle [9]. On a d’ailleurs retrouvé, à proximité de celle-ci, plusieurs répliques votives de parties du corps.

Autres produits de la médecine traditionnelle, les recettes magico-médicales, les amulettes, les charmes, foisonnent dans la littérature papyrologique [10]. Destinés à écarter des affections aussi variées que les fièvres, les maladies oculaires, les « possessions », les indurations, la strangurie, la migraine, l’inflammation, la maladie sacrée ou épilepsie, l’érysipèle, la paralysie, ces documents révèlent des influences grecques (religion et astrologie), mais aussi égyptiennes, juives et chrétiennes.

On peut distinguer plusieurs types de médecins dans l’Egypte gréco-romaine : médecins de cour, médecins théoriciens, médecins praticiens (un même homme peut appartenir à plusieurs catégories selon ses activités).

[1
Voir, par exemple, la bibliographie citée dans notre Inventaire analytique, p. II.

[2 Dans la suite de l’exposé, les papyrus sont désignés par les lettres I.A. suivies d’un nombre, qui renvoient aux nos de notre Inventaire analytique.

[3Voir notre article La « collection médicale » d’Antinoopolis, à paraître dans Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik.

[4Le ptérygion se caractérise par un « voile conjonctival triangulaire, tendu de l’angle interne de l’œil à la face antérieure de la cornée, ayant souvent tendance à s’étendre vers le centre de celle-ci » : voir J. Hamburger [préf.], Dictionnaire de médecine, Paris, Flammarion, 1975, p. 616, s.v. ptérygion.

[5Le staphylome se caractérise par une « ectasie ou distension d’une partie de la paroi du globe oculaire » : voir Dict. méd. Flammarion, p. 685, s.v. staphylome.

[6Pour l’inscription, voir K. Sethe, Hier. Urk. der Gr.-Röm. Zeit, Heft 1, n° 22 (Weihinschrift auf dem Granitsockel eines Denkmals der König Ptolemäus Philadelphe) ; G. Dressy, Notes et remarques. Rec. Trav., t. 16 (1894), p. 43 (XCIII).

[7Sur le sanatorium de Deir-el-Bahari, voir C.R. Peers, Greek Graffiti from Der el Bahari and El Kab, dans Journal of Hellenic Studies, 19 (1899), pp. 13-18 ; J.G. Milne, The Sanatorium of Dêr-el-Bahari, dans Journal of Egyptian Archaeology, 1 (1914), pp. 96-98 ; A. Bataille, Améenothes, fils de Hapou à Deir-el-Bahari, dans B.S.F.E., 3(1950), pp. 6-14 ; Les inscriptions grecques du temple de Hatshepsout à Deir-el-Bahari, Le Caire, 1951.

[8Sur les saints Cyr et Jean, voir aussi St Sophon, De Ss. Cyro et Joanne, M. 87, 3, col. 3693 B et 3696 c.

[9Voir notre article La « collection médicale » d’Antinoopolis, cité plus haut.

[10 Voir I.A., pp. IV-V ; 49 ; 75 ; 117 ; 150 ; 176 ; 232 ; 247 ; 345 ; 405. Voir aussi les papyrus magiques repris par K. Preisendanz, Papyri Graecae Magicae, 2 vol., Leipzig-Berlin, 1928 et 1931.

[11Gal., De anatom. adm., I, 1 (II, 217-218).

[12Rufus, De l’interrog. des malades, 67 et 70 (pp. 216-217 Daremberg - Ruelle).

[13Sur l’histoire de la dissection dans l’antiquité, voir not. L. Edelstein, Die Geschichte der Sektion in der Antike, dans Quell. und Stud. z. Geschichte d. Naturwiss. und d. Medizin, 3, 2 (1932), réédité sous le titre The History of Anatomy in Antiquity, dans Ancient Medicine, Baltimoire, 1967, pp. 247-301 ; F. Kudlien, art. Anatomie, dans R.E., Suppl. 11 (1968), pp. 38-48 ; G. Lloyd, Alcmaeon and the Early History of Dissecion, dans Sudhoffs Archiv, 59, 2 (1975), p. 116.



















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