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Science auxiliaire de l’histoire ... ou de l’écologie ?

Une remarque judicieuse (van den Abeelen, 1973) nous invite à quitter momentanément l’histoire pour chercher d’éventuelles accointances de l’archéologie industrielle avec ... les sciences biologiques : "la Révolution industrielle, ce ne furent pas seulement des machines nouvelles, ce ne furent pas seulement des bâtiments plus fonctionnels pour loger ces machines, ce furent aussi des réseaux. Des réseaux routiers ... Des réseaux navigables ... Des réseaux ferroviaires ... Des réseaux d’égouts ... Des réseaux de fils téléphoniques ... ". Ne comprend- on pas mieux certain engouement actuel pour l’archéologie industrielle si l’on voit que celle-ci vise non seulement la conservation disons de piéces anatomiques (les bâtiments, les machines), mais surtout la compréhension de la physiologie de ces grands ensembles produits par l’industrialisation : conurbations, cités ouvrières, dispositifs complexes de communications ... La liaison de l’archéologie industrielle avec l’écologie n’est pas seulement métaphorique ; il nous paraît qu’aux préoccupations strictement historiques s’ajoutent, et se substituent parfois, des intérêts (des inquiétudes) qui ressortissent à l’écologie industrielle [7]. Car distinguer des réseaux, parcourus par des flux de matière, d’énergie et d’information, dans un grand ensemble, c’est toujours plus ou moins décrire celui-ci comme un être vivant,
ou au moins comme un écosystème. N’est-ce pas la formation de l’écosystème industriel que veulent comprendre les archéologues industriels ? Il est des questions dont la réponse s’impose quand on les formule.

Et l’histoire des techniques ?

Epistémologiquement partagée, si on ose dire, entre l’écologie humaine et l’histoire précontemporaine, l’archéologie industrielle ne doit-elle pas entretenir aussi des relations avec une troisième zone d’investigations : l’histoire des techniques ? L’étude du développement de la technologie doit en effet être illustrée le mieux possible par des appareils, des machines, des dispositifs anciens soigneusement conservés et ici, comme tantôt, il ne faut pas confondre l’étape de la recherche et de la conservation de ces machines avec l’étape suivante, dont le but est la compréhension du progrès technique (on nous permettra ce truisme de rappeler que l’histoire des techniques est l’histoire du progrès).

Le statut épistémologique de l’archéologie industrielle

Dans ce giganteste édifice qu’est la science et qui résulte de l’effort de connaître, la position de l’archéologie industrielle est dans les fondations, parmi ces disciplines qui sont de ramassage, de collection et d’inventaire [8]. Elle accumulera des matériaux pour trois domaines scientifiques dont elle est science auxiliaire commune : l’histoire générale, l’écologie humaine et l’histoire des techniques. Ces trois recherches ayant évidemment un seul objet : l’homme ; et est-ce trop systématiser que d’y voir l’homme successivement étudié du point de vue du temps, de l’espace et de l’esprit ?

Références

M. Daumas, 1968 in Histoire générale des Techniques, publié sous la direction de M. Daumas. P.U.F., Paris, Vol. III, p. XVI (Introduction).

J.-P. Ducastelle, 1978. - L’archéologie industrielle en Belgique, tiré à part des Actes du colloque "Centenaire de la Société d’archéologie de Nivelles, 1977", 28 p.

P. Duvigneaud, 1974. - L’écosystème "Urbs". Mém. Soc. roy. Bot. Belg. 6 : 5-35.

J. Gimpel, 1975. - La révolution industrielle du Moyen Age. Ed. du Seuil, Paris, 244 p.

B. Kedrov, 1977. - La classification des sciences. Ed. du Progrès, Moscou, 500 p.

A. Linters, 1977. - Industriële archeologie : definities en bemerkingen, Bouwkundig Erfgoed in Vlaanderen, Berichtenblad 32 : 1-41.

A. Linters, 1978. - Third International Conference on the Conservation of Industrial Monuments : eerste resultaten. Techn. Brux. 1 : 41-49.

J. Piaget, 1967. - Le système et la classification des sciences in Logique et connaissance scientifique. La Pléiade, Paris : 1151 -1224.

A. Raistrick, 1972. - Industrial archaeology, an historical survey. Eyre Methuen, London, p. 1.

G. van den Abeelen, 1973. - L’archéologie industrielle. Ed. Fédération des Entreprises de Belgique, Bruxelles, 36 p.

G. van den Abeelen, 1975. - L’archéologie industrielle. Aplus 23 : 14-36.

G. van den Abeelen, 1978. - L’archéologie industrielle. IBM Informations 88(12 p.).

[1COBELPA, l’Association des Fabricants de Pâtes, Papiers et Cartons de Belgique, regroupe 16 entreprises (22 usines), avec une production annuelle de l’ordre de 800.000 tonnes.

[2Savoir : ensemble de propositions acceptées par une certaine communauté. Chaque communauté étant localisée dans le temps et dans l’espace, la relativité des savoirs procède immédiatement de cette définition. Notons qu’une science est un savoir caractérisé à la fois par des particularités au niveau de l’acceptation des propositions (les exigences spéciales de la vérité établie "scientifiquement"), et au niveau de la communauté qu’elle concerne (le "monde scientifique"). Notons aussi que ce relativisme est pour nous une évidence sociologique, mais n’a pas nécessairement de prolongement sur le plan gnoséologique. La théorie de la connaissance peut certes baser ses réflexions sur des données sociologiques et psychologiques, mais il n’est pas du tout sûr que ces données suffisent au stade de l’exigence philosophique. Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà : bien sûr, mais ne concluons pas trop vite qu’il n’y a pas de vérité du tout.

[3 Deux textes sont à signaler pour l’étude des classifications des sciences :
Piaget (1967) et Kedrov (1977).

[4Signalons deux articles antérieurs, abondamment illustrés : van den Abeelen (1973, 1975). Dans le premier de ces articles, quelques indications bibliographiques sur l’idée de la Révolution industrielle. Comme pour de nombreux historiens, la Révolution industrielle est pour cet auteur un phénomène socio-économique reproductible : la phase d’industrialisation, souvent assez explosive, d’une région quelconque. Ce n’est pas l’acception acceptée par tout le monde, et les historiens des techniques, par exemple, rejettent cette utilisation abusive (et peut-être naïve ?) du terme. Ainsi Daumas (1968) : "Cependant l’utilisation du même terme de révolution industrielle pour désigner la phase d’industrialisation des différents pays du monde, qui s’est partout produite après celle de la Grande-Bretagne, est difficilement acceptable. Encore serait-elle tolérable pour la France lorsqu’on étudie la première moitié du XIXe siècle ; mais elle doit être rejetée lorsqu’il est question des pays de l’Europe centrale et de l’Europe de l’Est. Le phénomène a peut-être quelques traits communs au point de vue économique, au point de vue social et technique il est totalement différent. En particulier aucun pays n’a été, comme la Grande-Bretagne entre 1780 et 1800, un foyer d’inventions et d’innovations aussi cohérent et aussi autonome. L’industrialisation, et quand nous parlons d’industrialisation nous entendons aussi bien l’apparition des procédés de production modernes que l’implantation des chemins de fer ou la distribution du courant électrique, l’industrialisation s’est faite par des emprunts aux pays initiateurs et l’assimilation de ces emprunts de façon suffisamment complète pour que le pays en question prenne rang à son tour de pays initiateur. Dans cette perspective il est difficile de prétendre qu’une révolution industrielle se soit produite à la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis. Il serait erroné de parler de révolution industrielle à propos de la Chine, ou de pays africains de la seconde moitié du XXe siècle." Il convient toutefois de signaler que l’on a pu soutenir la thèse d’une Révolution industrielle ... au Moyen Age (Gimpel, 1975).

[5 Archéologie contemporaine peut surprendre, mais l’on s’est fait à archéologie industrielle, pourtant plus ambigu. Si l’on projette une histoire contemporaine, il importe d’abord d’en rassembler, d’en conserver et d’en critiquer les sources. Ce sera la tâche de l’archéologie contemporaine pour les sources non écrites (tâche qu’il sera difficile de circonscrire pour les documents audio-visuels si caractéristiques de notre temps). Les publicitaires font de l’archéologie contemporaine sans le savoir quand ils présentent leurs produits, en en exaltant le caractère sophistiqué et ultra-moderne par comparaison avec des produits homologues "vieillis". Voir, pour ne prendre qu’un exemple, la couverture de l’Annuaire officiel Belge des Téléphones de 1978-79 qui montre en photos superposées trois postes téléphoniques : un très ancien modèle en bois et cuivre, un modèle déjà "dépassé" avec cadran d’appel rotatif, et le modèle récent à clavier

[6 P. Riden (1973), cité par van den Abeelen (1973).

[7 L’écologie industrielle étant l’histoire naturelle d’une espèce, Homo sapiens, et d’un biotope : le milieu industrialisé. Nous croyons utile de signaler un pénétrant article d’écologie scientifique : Duvigneaud (1974), consacré à l’écosystème urbain. Les relations entre industrialisation et urbanisation sont évidentes, et expliquent les connexions entre archéologie industrielle et écologie urbaine.

[8 Toute l’archéologie, comme aussi les sciences naturelles, est principalement un art de collectionner. Et l’on sait que ce sont les domaines privilégiés du divertissement à prétexte scientifique. Du reste, les motivations de l’archéologie divertissante seraient peut-être encore à rechercher ailleurs : on a dit parfois que la fouille de l’archéologue ressemble à l’enquête de l’inspecteur judiciaire, et l’on connaît le succès contemporain du roman policier ...



















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